Dans un huis-clos familial bien rendu par l’espace du Théâtre de Poche, une des pièces les plus célèbres de Tennessee Williams (les autres sont souvent portées à l’écran avec succès : L’Homme à la peau de serpent (1937), Propriété condamnée (1945), Un tramway nommé Désir (1947), La Chatte sur un toit brûlant (1955), Soudain l’été dernier (1958), Doux oiseau de jeunesse (1959)) écrite et créée à Chicago en 1944, puis montée à New York, nous plonge dans l’atmosphère étouffante d’un appartement à Saint-Louis, dans le Sud des États-Unis. Le décor est dépouillé, avec la petite table basse où se trouve la collection en verre près du canapé à gauche et la table des repas familiaux, à droite de la scène. L’ensemble est mis en valeur par un jeu d’ombres et de lumières et des rideaux translucides derrière lesquels passent les ombres des personnages avec un effet d’illusion optique et onirique. Avec sa coiffure romantique et ses parures d’un autre temps, Cristiana Reali incarne à merveille Amanda, mère courage aimante et possessive, authentique fille du Sud dont la beauté éclate dans les moments de nostalgie et les froufrous d’une robe surannée qui rappelle les brillantes toilettes de l’indomptable et coquette Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent. C’est bien la fin d’un monde dans lequel l’argent pervertit les rapports humains et devient l’unique valeur de référence pour les filles bonnes à marier et les jeunes gens à la recherche de la réussite sociale ou de leur accomplissement personnel loin des carcans familiaux et sociaux dont l’auteur a souffert. Ce théâtre de crise permet de rendre compte de l’effet d’attente et d’exacerbation des frustrations et des passions, quand passé et présent se télescopent en se heurtant à un avenir sans issue représenté par une fenêtre déformée et inéluctablement close.

© Pascal Gely

© Pascal Gely

Tantôt affectueuse et exubérante, tantôt abattue et hystérique, la mère surveille et protège son fils tout en dominant Laura, sa fille « infirme » (un mot qu’elle ne veut pas entendre prononcer dans le déni et l’aveuglement de son immense amour de mère), à la blondeur angélique dans ses robes de jeune fille trop sage ayant refusé de grandir. Ophélia Kolb non seulement boîte mais vit dans son monde centré sur une collection de petits animaux en verre – ce qui explique le titre à la pièce. Avec des minauderies et sur un ton enjoué, elle trompe sa mère en faisant semblant de faire des études pour trouver un travail modeste, alors qu’elle préfère flâner toute la journée dans les rues et les jardins de la ville, telle une âme errante coupée de la réalité. Avec des airs naïfs et émerveillés de Mia Farrow dans La Rose pourpre du Caire, Laura vit dans l’imaginaire, danse presque sur scène avec une grâce aérienne de sylphide claudicante, les bras grand ouverts et courbée en arrière, l’air perdu et extasié, avant de s’affaler soudain sur le canapé ou de s’écrouler dans sa douleur de jeune fille prostrée. Tout au long de la pièce, on sent la menace qui plane sur cet être transparent et trop sensible, éternelle petite fille enfermée dans sa différence et qui risque de devenir une vieille fille, à la charge des autres, une fois son rêve d’amour brisé, comme sa précieuse licorne en verre.

Dans cette pièce ouvertement autobiographique (Tom est le double de l’écrivain, narrateur au début et à la fin de la pièce et Laura est inspirée par sa sœur Rose internée en 1937 et lobotomisée en 1943) aussi bouleversante que dérangeante, Tennessee Williams qui écrit depuis l’âge de douze ans sur la machine à écrire que lui a offerte sa mère, exorcise les démons du passé en les mettant en scène dans une écriture lyrique puissamment cathartique. Il joue avec un ensemble de faux-semblants et de reflets trompeurs ; tous les miroirs multiples des objets renvoient à l’univers de la jeune fille aussi fragile que ses animaux miniatures, sortant de la tendre sentimentalité de la vie en rose pour se plonger dans la noirceur des moments de colère et de désespoir, en passant par des coups de blues nostalgiques sur fond musical avec projection d’images. Dans ce microcosme familial, les deux femmes unies dans l’adversité voient leur existence et leurs ressources rétrécir comme une peau de chagrin. La mère agace Tom par son amour étouffant ; elle le tyrannise alors qu’elle dépend financièrement de ce fils qui semble le portrait craché du père. Au mur, la photographie de ce dernier s’anime parfois sur un fond musical et langoureux qui fait oublier par intermittence la crise économique et morale que dépeint Steinbeck dans Les Raisins de la colère.

qsqsDans ce trio plus infernal que vaudevillesque, le déséquilibre est provoqué par l’absence de ce père parti quinze ans auparavant, épris d’horizons lointains tout comme son fils qui se morfond dans son entrepôt de chaussures – détail autobiographique. Frère et fils hanté par le remords et la conscience de sa lâcheté égoïste, Charles Templon est une frêle silhouette presque adolescente, personnage falot marqué par cet univers féminin, avide de sortir de ce cocon trop doux pour mettre sa virilité à l’épreuve du monde réel. Si le fils ressemble au père fugitif et si le scénario est en passe de se répéter de manière tragique, c’est parce que Tom, au bout du rouleau de son existence médiocre et vide est constamment tiraillé entre son amour pour sa sœur handicapée et sa soif d’aventure. Tous les soirs, après de rituelles disputes, il se réfugie dans l’univers plein d’illusions du cinéma, tandis que mère et fille sont aussi des créatures bovaryennes – surtout la mère sacrificielle et superstitieuse devant la lune, souhaitant le bonheur et la réussite de ses enfants couvés pendant tant d’années. Le sourire aux lèvres, Amanda (au nom aussi significatif que celui d’Emma Bovary) se souvient des bals de sa vie de jeune fille insouciante : incarnant avec fierté les traditions du vieux Sud, cette respectable matrone n’oublie jamais les bonnes manières perdues. Évoquant à qui veut l’entendre ses « dix-sept galants » et tous les beaux partis qu’elle a refusés avant de tirer le mauvais numéro, elle projette toutes ses ambitions déçues sur sa fille qui n’est pourtant même pas sa pâle copie et qui reste dans l’ombre de cette femme de tête encore belle et séduisante. L’arrivée de l’ancien camarade de lycée, l’élégant Jim O’Connor à la fière moustache introduit une note humoristique (mais le malentendu vire au tragique) avec le jeu outré de ce jeune premier nostalgique de sa grandeur passée, fringant, galant à souhait, mais maladroit et menteur par omission, à peine sauvé par l’insoutenable légèreté du baiser échangé. Sans pour autant remplacer le père absent et le mari disparu, il pourrait sauver la situation dans cet ultime repas orchestré par la mère.

Vae victis. Pauvre humanité ni tout à fait bonne, ni tout à fait mauvaise. Tous sont avant tout des êtres de désir et aspirent à une autre vie. La vraie vie qui est peut-être le théâtre ou un songe éveillé.

 

De Tennessee Williams

Mise en scène par Charlotte Rondelez

Avec Cristiana Reali, Ophelia Kolb, Charles Templon et Félix Beauperin

 

Du mardi au samedi, 21h, dimanche 17h30. Durée : 1h50

Au Théâtre de Poche, 75 bd du Montparnasse 75006 Paris

Réservations : 0145445021

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