Au théâtre de Nesle se joue actuellement Maudite Révolution ! (voir l’article critique dans la rubrique Théâtre), les deux comédiennes et metteuses en scène témoignent, le récitant également, Olivier Tonneau, auteur du texte de la pièce, explique sa démarche :

Sylvie Camet / Sophie Tonneau :

Sophie, vous tournez autour de cette maudite révolution depuis plusieurs mois, et presque plusieurs années, puisque la première mouture du spectacle remonte à décembre 2016 au Théâtre de la Manufacture à Nancy, qu’est-ce qui vous mobilise dans ce choix de textes ?

Révolution-exercices-17Au-delà de la pertinence de ces textes par rapport à notre société contemporaine, je trouve qu’ils ont une grande qualité littéraire, un souffle qui nous emporte. c’est un grand plaisir pour une comédienne de se plonger dans les mots de ces grands orateurs et de ces grands poètes. J’ai surtout travaillé sur la respiration, ensuite je me suis laissée porter par la force des mots. Ce sont des textes importants à entendre parce qu’ils nous éclairent sur notre passé et sur les contradictions de notre présent.

Sylvie Camet/ Yves Comeliau :

Yves, votre rôle est le seul qui soit continu dans la pièce (Sophie et Sabrina incarnent tour à tour de nombreuses figures historiques), que représente-t-il de spécifique dans l’économie de l’ensemble ?

N’étant pas tout à fait de culture française, la leçon d’histoire que je donne est une leçon d’histoire que je reçois. Je la reçois d’Olivier Tonneau bien sûr, mais théâtralement de Nedjma, le personnage de fiction qu’imagine le narrateur. Ce mécanisme me rappelle que l’énergie de la révolution est dans l’imaginaire et dans la fiction. Pas uniquement parce qu’on ne sait pas où l’on va quand commence une révolution, mais parce que les forces révolutionnaires se trouvent dans une réalité opacifiée par le réalisme imposé des pouvoirs en place. Ainsi, les personnages de fictions existent bel et bien, et Nedjma est peut-être en Palestine, au Chiapas ou simplement à Notre Dame des Landes. Et voilà que le spectacle touche au « danger » potentiel du théâtre : qu’il soit révolutionnaire.

Sylvie Camet / Sabrina Manach :

Sabrina, vous êtes Nedjma, c’est-dire à la fois la contradiction du discours colonialiste et la contradiction d’une appropriation de genre de l’histoire, comment construisez-vous cette identité ?

Ces textes fort de sens mettent en lumière des pans historiques qui m’ont personnellement  permis de mieux comprendre notre société actuelle. Au-delà de la pertinence des textes, j’ai plaisir à jouer des hommes qui s’adressaient à l’époque exclusivement aux hommes. Commençant leur discours par « messieurs », je ne cherche pas à jouer un homme mais simplement à porter ces messages forts et percutants qui éclairent nos contradictions d’aujourd’hui.

Sabrina Manach / Compagnie Tabasco

Sabrina Manach / Compagnie Tabasco

Sylvie Camet / Olivier Tonneau :

Depuis plusieurs années maintenant, la révolution française est à l’honneur au théâtre et au cinéma. On se souvient du Ça Ira ! de Pommerat et on attend Un Peuple et son roi. Comment situez-vous Maudite révolution ! parmi ces oeuvres ?

J’avais adoré Ca Ira ! de Pommerat et j’ai hâte de voir Un Peuple et son roi. Maudite révolution s’inscrit dans ce mouvement général qui retourne à la révolution pour y puiser de l’énergie politique, mais la spécificité de la pièce est qu’elle interroge l’ambivalence de la révolution, dont l’universalisme recèle une tendance insidieuse au chauvinisme et au nationalisme.

C’est quelque chose dont j’ai fait personnellement l’expérience ; quand je me suis plongé dans la révolution, moi qui n’avais jamais chanté la Marseillaise, je suis devenu chauvin ! En Angleterre où j’habite, je me surprenais à défendre la France à tout propos. Mais tout a changé après les attentats de 2015. Comme j’avais écrit un article dans le Guardian, une revue universitaire m’a commandé un travail plus approfondi sur la France de l’après-Charlie. Je me suis plongé dans l’histoire des colonisations, des immigrations. C’est au cours de ce travail que j’ai découvert les textes qui font la matière de Maudite révolution. J’ai aussi lu les auteurs « décoloniaux » comme les Indigènes de la république, qu’il est aujourd’hui de bon ton de traiter de tous les noms mais qui m’ont profondément troublé et forcé à réfléchir. Tout ça m’a vacciné contre le nationalisme à tout jamais !

Mais alors que ma fièvre chauvine retombait, j’ai eu la divine surprise de retrouver la révolution française dans les écrits des grands penseurs anticolonialistes : Césaire, Yacine, Fanon, Sankara, qui se réclamaient de la révolution contre la république ! Ils l’utilisaient pour arracher les masques et réfuter les sophismes. C’est l’usage que j’ai essayé d’en faire à mon tour dans Maudite révolution. Je suis donc parti d’une scène d’une pièce de théâtre de Yacine Kateb sur Robespierre, Le Bourgeois sans-culotte, dans laquelle deux jeunes algériens, que j’ai condensés dans le personnage de Nedjma, se disputent avec leur prof d’histoire au sujet de la révolution, et j’ai tenté d’imaginer ce que Nedjma pouvait ressentir face à différents moments de l’histoire de la France et des colonies, les textes qu’elle aime et déteste : Robespierre bien sûr, mais aussi Vallès, Hugo, Ferry, Yacine, Césaire ou Thomas Sankara. Je ne voulais pas pour autant parler à la place d’autrui : le narrateur rêve à Nedjma mais il ne la connaît pas. La pièce est un genre d’invitation : je serais ravi de la rencontrer !

Dans Maudite révolution, on va de Paris en 1789 à Paris en 1989, en passant par Haïti, l’Algérie et le Burkina Faso, le tout en une heure. Y a-t-il dans ces deux siècles des moments qui vous intéressent particulièrement et que vous aimeriez approfondir ?

Inévitablement, tout est survolé du point de vue de l’analyse historique ; le fil conducteur, c’est la sensibilité de Nedjma. Mais chaque épisode historique pourrait faire la matière d’une pièce entière. Le discours de Hugo sur l’Afrique est un bon exemple. C’est un morceau d’anthologie de la doctrine colonialiste que la plupart des spectateurs ne connaissent pas et qui les choque. J’ai essayé de ne pas m’en tenir à une dénonciation manichéenne, mais j’aurais pu aller plus loin, ne serait-ce qu’en explorant le contexte dans lequel ce discours a été prononcé, qui donne à réfléchir : Hugo est l’invité d’honneur d’une cérémonie présidée par Victor Schoelcher pour le quarantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage et c’est à cette occasion qu’il promeut la colonisation !

Cela n’empêchera pourtant pas la république d’Haïti, pays symbole de la lutte des esclaves pour la liberté et l’indépendance, d’envoyer une délégation à ses funérailles et de louer Hugo d’avoir toujours « aimé et consolé la race noire ». Ce n’est pas qu’ils approuvent le colonialisme ; c’est qu’ils comprennent que Hugo est plus qu’un penseur ou un homme politique, c’est un symbole qu’ils ne peuvent pas abandonner à l’ennemi. J’imagine très bien une pièce de théâtre qui s’intitulerait La Mort de Victor Hugo : on y trouverait toutes les contradictions qui sont encore celles de notre monde, on verrait les bourgeois, les ouvriers, les colonialistes, les anticolonialistes, les socialistes et les libéraux se disputer la mémoire de l’écrivain.

Yves Comeliau et Olivier Tonneau

Yves Comeliau et Olivier Tonneau

Un autre fil conducteur de la pièce, ce sont les résistances paysannes face au capitalisme. En général, ce sont plutôt les ouvriers qui occupent la place centrale dans les épopées révolutionnaires.

C’est vrai, il est beaucoup question de paysans dans Maudite révolution. Si les révolutions de France, d’Algérie ou du Burkina Faso se ressemblent, c’est parce qu’elles se déroulent dans des contextes similaires : des populations paysannes qui ont encore un sentiment viscéral d’attachement au territoire et à la terre, et qui ont face à elles des États lointains et étrangers. Il fallait sans doute aussi longtemps pour aller de Paris au Limousin au dix-huitième siècle que pour aller de Paris en Kabylie deux cents ans plus tard ! Les différences de mœurs, de langue et même de rapports à la religion devaient être également sensiblement équivalentes. C’est vrai que dans le face-à-face entre paysans et capitalistes, les ouvriers sont un peu oubliés, mais je crois que les luttes paysannes sont aujourd’hui d’autant plus significatives qu’elle engagent un certain rapport à la nature qui, dans le contexte de la crise écologique, est, si j’ose dire, d’une actualité brûlante. L’environnement est d’ailleurs un des fils conducteurs du texte, même si je regrette de n’avoir pas su le faire ressortir plus clairement.

Maudite révolution est de toute évidence une pièce politique. Quels effets en espérez-vous ? Quel public souhaitez-vous construire par un spectacle comme celui-ci ?

Un public révolutionnaire, bien sûr ! Donc un public libéré d’un rapport au passé souvent enfermant et étouffant, qu’il s’agisse du néopatriotisme qui tend à se répandre à gauche ou de l’interminable ressassement des exactions de la France coloniale. La pièce revient sur les crimes de l’esclavage et de la colonisation, elle expose les justifications odieuses qui en furent faites, mais le but est d’abord de frayer le chemin qui, de Robespierre à Sankara en passant par Césaire et Yacine, est celui de la liberté.

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Il faudrait donc paradoxalement parler d’Histoire pour s’en libérer ?

Je le crois. C’est pour moi la leçon d’un auteur que je n’ai malheureusement pas réussi à intégrer dans la pièce : Frantz Fanon. Fanon est souvent cité dans des dénonciations du colonialisme et du racisme qui sont parfois justes, souvent simplistes, mais qui semblent surtout enfermer aussi bien le locuteur que l’interlocuteur dans un ressassement sans fin et sans fruit. En face, ceux qui dénoncent la « repentance » ont beau jeu de citer le dernier chapitre de Peau noire masque blanc, qui est une ode magnifique à la liberté vis-à-vis de l’Histoire. Les deux attitudes me semblent erronées. Pour moi, la démarche de Fanon était aux antipodes de la concurrence victimaire, il a toujours craint la fixation au trauma et œuvré à l’émancipation vis-à-vis du passé. Pour autant, sa liberté n’est pas le détachement illusoire de l’homme universel, elle est conquise par le travail de la pensée sur les blessures de l’histoire. Si ce travail ne vise pas à la liberté, il n’a pas de sens, mais on ne peut pas prétendre être libre sans avoir fait ce travail, qui n’a d’ailleurs de valeur que si la force que donne la liberté de l’esprit est consacrée à la lutte pour la liberté politique. Évidemment, jamais je ne comparerais ma modeste pièce aux œuvres de Fanon, que je tiens pour l’un des premiers génies du siècle, mais j’ai tenté, à ma mesure, de faire ma part du travail.

 

 

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