La pièce de théâtre « Madame Marguerite » de l’auteur brésilien Roberto Athayde est présentée ce printemps par le Théâtre de Poche-Montparnasse. L’œuvre, loin d’une conception classique de l’art théâtrale, promet d’être une expérience dramatique intensive et extraordinaire. Ecrite en 1970 pendant la dictature militaire au Brésil, elle a été rendue célèbre surtout par sa représentation française réalisée en 1974 avec Annie Girardot dans le rôle du personnage éponyme. La représentation d’une pièce créée presque avant un demi-siècle dans un contexte politique et social particulier, offert-elle toujours quelque chose d’actualité au spectateur contemporain ? Nous en sommes persuadés.

zToute la pièce qui dure un peu plus qu’une heure se déroule dans le cadre bien spécifique, celle d’une classe scolaire. La scène est presque dépourvue de coulisses, juste avec une chaise et un tableau noir accroché au mur. La classe est gérée par une pédagogue expérimentée, madame Marguerite. Cette maîtresse est joviale et aimable mais en même temps excentrique et souffrant des migraines et des névroses mal cachées. Un trait signifiant pour sa personnalité représente son habitude de parler à la troisième personne : « Madame Marguerite va vous apprendre…, Madame Marguerite ne veut pas être dure avec vous… », etc. Toute la pièce est en effet un monologue ininterrompu de l’institutrice extraordinaire qui communique avec sa classe, à savoir avec son public. Dans un pêle-mêle de la biologie, de la philosophie, des mathématiques, l’institutrice nous transmet toute une échelle des maximes et des leçons de la vie. Derrière ses tournures, en apparence si drôles, on peut ressentir une réflexion plus profonde, parfois assez inquiétante : « Le pire est toujours à venir » – « Le principe de l’Histoire, c’est que tout le monde veut gouverner tout le monde » – « Diviser veut dire que chacun veut avoir plus que l’autre ». Parce que dans cette pièce, difficile est de constater si on se trouve dans un contexte purement burlesque ou plutôt s’il s’agit d’une tragicomédie amère dont l’absurdité invite les spectateurs à considérer le rôle de l’autorité et du pouvoir dans la société.

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Cette complexité se reflète également dans la personnalité de Madame Marguerite qui représente ici une autorité souveraine. Malgré son allure, si assurée au début, on se rend compte rapidement de sa labilité extrême. Ses émotions oscillent sans cesse entre l’euphorie, la fureur, les attaques de panique et l’apathie désolante. Elle essaie de présenter « son propre système d’éducation » mais elle démontre plutôt les symptômes du trouble bipolaire. Or, il ne s’agit pas d’une personnalité purement comique, elle inspire à la fois rire et pitié. Toute la pièce se caractérise d’ailleurs par la coexistence de plusieurs niveaux et par la présence d’un sens implicite. Alors la leçon transmise par madame Marguerite cache, sous le masque du conformisme et du respect de l’ordre établi, un proteste ardent contre l’oppression de l’individualisme et contre le contrôle de la pensée par l’autorité de tout ordre. C’est aussi dans ce contexte qu’il faut comprendre le message final de Madame Marguerite à ses élèves : « Cherchez toujours à faire du bien ».

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Comme il le signale le paragraphe précédent, « Madame Marguerite » est une pièce de théâtre complexe et d’autant plus difficile à réaliser qu’elle dépend essentiellement de la maîtrise d’une seule actrice qui représente madame Marguerite. La réalisatrice Anne Bouvier et l’actrice Stéphanie Bataille ont certainement réussi à accomplir un tel enjeu. Vu qu’il est toujours difficile d’être le seul responsable pour la pièce entière, nous estimons particulièrement l’art de Stéphanie Bataille. Sa Madame Marguerite donne une impression convaincante, loin d’un pathos trop artificiel, malgré son allure extravagante. Parfois, ses excès d’émotions peuvent sembler exagérés, voire hystériques, mais nous croyons que cette surenchère reste toujours dans la logique de la personnalité de madame Marguerite et qu’il est en accord avec les intentions de l’auteur. Nous pouvons même constater que Stéphanie Bataille réussit à incarner un archétype de l’institutrice qui regroupe tous les clichés et les stéréotypes sur les pédagogues après plusieurs années de l’activité professionnelle.  La performance de Stéphanie Bataille mérite ainsi d’être saluée car il s’agit certainement d’une clef de voûte de tout le spectacle.

Constatons enfin, pour revenir à la question de l’introduction de notre critique, que si le jeu a été écrit dans les conditions spécifiques, il ne perd pas son actualité et il continue à s’adresser au public contemporain. « Madame Marguerite » par sa représentation de la « folie du pouvoir », personnifiée par le personnage principal, ne cesse de susciter les questions qui occupent également notre société d’aujourd’hui : celles sur l’influence de l’autorité sans limites, de la hiérarchie dans la société et du pouvoir en général. L’œuvre s’interroge également sur la position du pédagogue qui peut former ses élèves aussi bien que les manipuler. En somme, malgré tout le comique de la pièce, toutes ces questions sont toujours présentes à l’arrière-plan et elles inquiètent le spectateur. Le spectacle présenté au théâtre de Poche-Montparnasse est certainement un jolie réussite car il fait coïncider l’aspect comique et l’aspect plus profond, qu’il sait aussi bien amuser les spectateurs que les inciter à réfléchir.

Du 29 mars au 20 mai 2018. (Durée : 1h10)

Au Théâtre Poche-Montparnasse.

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