Le théâtre de l’Île Sait Louis Paul Rey invite les spectateurs à découvrir une pièce classique de la littérature dix-neuvièmiste, fameuse Madame Bovary de Gustave Flaubert. Éric Chartier, l’auteur de la réalisation, persuade que ce texte archi connu a toujours de quoi amuser et passionner le public. La réalisation se déroule dans le milieu presque intime du théâtre Paul Rey (la salle ne compte plus qu’une cinquantaine de places), situé dans une cour de l’Île Saint-Louis. Malgré cet aspect « caché », le spectacle mérite à plusieurs titres l’attention des amateurs du théâtre et des belles lettres. Lors de notre présence, nous avons dû constater un nombre plutôt modeste de spectateurs. Nous le remarquons parce que cette dramatisation vaudrait sans aucun doute une attention bien plus accrue du public parisien. Il s’agit d’une expérience intensive, d’un rencontre littéraire extraordinaire qui mérite d’être saluée.

Faisons d’abord deux remarques préalables, nécessaires à souligner : premièrement, si les spectateurs attendent à assister au spectacle théâtral classique, ils seront étonnés car il s’agit plutôt de la récitation dramatisée, préparée et réalisée par un seul homme, l’acteur Éric Chartier, sans aucunes coulisses ni autres accessoires. Selon ses propres mots, ce choix de mise en scène est un travail qui vise à découvrir « l’oralité de l’écriture » de Gustave Flaubert. Deuxièmement, la connaissance préalable de l’intrigue du texte de Flaubert est plus que souhaitée parce que Éric Chartier n’a choisi qu’un seul épisode du roman : le moment où Emma Bovary rencontre à l’opéra de Rouen Léon, son amour platonique de jadis et commence avec lui une relation adultère (Partie II, Chapitre XV et Partie III, Chapitre I du roman). Car la mission du spectacle ne consiste point à donner un aperçu complet du roman mais à partager l’expérience littéraire extraordinaire, à faire sentir la puissance de la prose flaubertienne. Nous pouvons parler d’une approche « puriste » car au lieu de remettre en question les grands thèmes du roman, présents encore aujourd’hui (le contraste entre un idéal naïf et la réalité, ne revient-il pas en force dans les temps des réseaux sociaux ?), l’auteur a choisi de travailler juste avec le texte sans aucune modification. Il s’agit d’un choix audacieux mais réussi selon nous, d’autant plus que cette approche reste plutôt rare à l’époque où on cherche à présenter la littérature classique sous la forme des actualisations souvent abusives ou approximatives.

La réalisation d’Éric Chartier excelle par son français, prononcée d’une façon soigneusement correcte ce qui permet au spectateur de comprendre sans grand souci un texte aussi complexe que celui de Madame Bovary. De même, remarquons le jeu remarquable avec le rythme et l’harmonie qui dépend, bien entendu, de l’art d’Éric Chartier mais surtout de l’aspect mélodique de la prose flaubertienne. Cet aspect est fortement présent dans le texte mais il reste caché pendant une simple lecture. La contribution de cette pièce se trouve certainement dans l’intermédiation de la beauté harmonique de Madame Bovary, un effort qui mérite une reconnaissance profonde.

Nous devons nous arrêter à la performance d’Éric Chartier qui excelle par sa verve. L’acteur sait bien représenter les personnages différents du texte : Madame et Monsieur Bovary ou jeune Léon. La récitation se transforme ainsi en vraie dramatisation de la prose. La performance laisse ressentir toute une échelle de l’émotion présente dans le texte et cela de nouveau d’une façon beaucoup plus vivante et intensive que ne le permet la lecture. On éprouve ainsi les rêves romantiques d’Emma, son enthousiasme et ses espoirs déçus, on partage également avec Léon sa passion naissante et les péripéties de son amour pour Emma. De plus, la performance donne à comprendre une passion profonde de monsieur Chartier et pour le texte de Flaubert et pour la langue française, sublime et élégante. Et cette passion est partagée avec les spectateurs qui peuvent se sentir absorbés, transposés dans le monde flaubertien. Nous ne pouvons qu’admirer l’investissement personnel de l’homme qui fait preuve de son enthousiasme tout au long du spectacle qui dure à peu près 100 minutes. Les avantages cités apportent néanmoins un point problématique. Malgré l’art de l’acteur indiscutable d’Éric Chartier et malgré son effort réussi de rendre la récitation autant dramatique que possible, il n’est pas toutefois facile pour le spectateur de rester concentré tout au long du spectacle. Or, cette petite tache ne gêne aucunement l’impression intensive et très agréable du spectacle.

Ajoutons notre expérience personnelle, celle d’un étranger, étudiant en littérature française et enseignant de FLE. Si le spectacle de Madame Bovary est ouvert à tous les spectateurs friands d’un art dramatique fort et impressionnant, il est particulièrement à recommander à ceux qui sont passionnés par les « grands classiques » des lettres françaises et à ceux qui sont intéressés, pour une raison ou pour une autre, par la forme orale du français dans sa forme la plus correcte, la plus précise, la plus élégante. Et enfin, pour toutes les amatrices et tous les amateurs de l’œuvre de Flaubert, nous permettons de le déclarer, ce spectacle représente une expérience incontournable.

Mise en scène de  Éric Chartier

Du 28 mars au 31 mai 2018.

Au Théâtre de l’Île Saint Louis Paul Rey

gh

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