La Russie est le pays des poètes, mais une patrie tragique et cannibale pour ses enfants martyrs qui trouvent pourtant en elle une éternelle source d’inspiration et de souffrance. Après Pouchkine, Lermontov tués en duel, un siècle plus tard Marina Tsvetaieva rejoint dans cette galerie sacrificielle l’autre grande figure poétique russe du XXe siècle, Anna Akhmatova. Au détour des souvenirs égrenés surgissent Rilke, Pasternak, rayons de lumière spirituelle et amicale, frères de cœur avec lesquels elle engage un dialogue passionné – visage transfiguré, sourire extasié. L’héroïsme au quotidien tend vers l’absolu d’une existence consacrée à l’écriture dans des conditions inhumaines à cause de l’Histoire contemporaine de la Russie qui broie et écrase ses victimes habituellement muettes. Avec des accents qui rappellent certains poèmes du Requiem d’Akhmatova, ces mots arrachés aux ténèbres sont les cris et les exclamations d’une survivante ou plutôt d’une âme tourmentée en sursis puisqu’après être revenue dans cette Russie devenue immense prison et enfer terrestre elle finira par se suicider.

ssSeule en scène, cette jeune comédienne sombre comme si elle portait le deuil de sa vie, telle Macha dans La Mouette, couleur de grisaille à l’image du destin d’une femme hors norme, donne une aura sublime et intimiste à cette silhouette tragique, brûlant dans l’incandescence d’une parole solitaire à la fois nostalgique et prophétique. Dans une pénombre parfois traversée d’éclairs, d’illuminations, de paysages enneigés, d’images de films de l’époque soviétique, cette figure d’outre-tombe prend la parole, assise sur une chaise, comme paralysée et prisonnière de son destin. Entre confessions et rêveries murmurées à voix haute, désir et mouvement de désespoir et de révolte, elle offre la litanie torturée du récit de sa vie marquée par l’errance, l’exil et l’incompréhension, puis le retour, l’attente de ce qui ne vient pas et une déploration de la perte des êtres chers. Le personnage de Tsvetaeva oscille entre maîtrise illusoire de son existence et résignation fataliste.

À travers de larges extraits de ses écrits et même des poèmes (en russe à la fin de la pièce), la poétesse est incarnée sur une scène de dimension restreinte, dépouillée et sobre, tout près du public qui vibre et souffre au rythme trépidant de ce parcours initiatique qui est un chemin de croix. Pourtant cette mère courage, mater dolorosa est aussi une femme amoureuse et avant tout un poète, version féminine d’Orphée au pays des soviets dont on suit la lente descente aux enfers. Elle ne cache pas ses zones d’ombre et ses fautes en avouant sa préférence pour sa fille Alia au détriment de la petite Irina qui finira par mourir dans un orphelinat, la comédienne alternant intonations pleines de tendresse pour sa préférée et froide indifférence à la limite de la cruauté envers l’autre. Victime et bourreau, un être met son cœur à nu avec des accents sublimes et des larmes de mots. Ce portrait théâtral poignant nous fait redécouvrir avec pudeur et émotion une héroïne de notre temps.

Adapté du recueil Vivre dans le feu.

Mise en scène Marie Montegani

Avec Clara Ponsot

Jusqu’au 6 avril 2019, à 21h du mardi au samedi.

Au Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-Des-Champs 75006 Paris

Métro : Notre-Dame-des-Champs ou Vavin. Réservations : 01 45 44 57 34

 

mmm

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.