Ce petit article se donne pour objectif de rendre hommage à Lubomir Dolezel, chercheur et érudit tchèque (décédé ce janvier 2017), et de présenter son œuvre théorique, peu connue dans le contexte francophone, sur l’exemple de son étude Heterocosmica, déstinée à « La Théorie des mondes fictionnels ». Nous sommes persuadés que les idées de Dolezel peuvent offrir des pistes utiles pour examiner le rapport entre la réalité et la littérature et à ce titre, ses livres méritent d’être lus et discutés également dans le milieu français.

Dans son œuvre, Lubomir Dolezel réunit l’héritage du structuralisme de l’école de Prague avec les traditions scientifiques du monde anglosaxon et les approches de la linguistique avec la critique littéraire. Né en 1922, il étudie la philologie tchèque et russe à Prague et il finit ses études en 1949. Après les débuts de sa carrière de chercheur, connecté avec l’Institut de la littérature tchèque de l’Académie des sciences, il passe trois ans, depuis 1965, à l’université du Michigan. En 1968, suite à l’occupation de la Tchécoslovaquie par les armées soviétiques, il se réfugie définitivement en Amérique, plus précisément à l’université de Toronto, et y demeure le long de sa carrière. Depuis son émigration, il publie ses travaux en anglais et deviennent ainsi ouverts à l’attention du public international. La spécialisation de Dolezel dans les recherches littéraires était d’abord la stylistique, la narratologie et la théorie de la fiction. Comme les exemples de ses travaux, nous pouvons citer Narrative Modes in Czech Literature (1973) qui proposent les outils pour analyser les stratégies narratives dans la prose moderne ou Possible Worlds of Fiction and History: The Postmodern Stage (2008) qui essaie d’établir les frontières entre le discours historique et fictionnel en s’opposant contre les travaux de certains chercheurs poststructuralistes comme Hayden White.

L’ouvrage que nous voudrions présenter dans cet article peut être considéré comme un apport précieux de Dolezel à la problématique de la fiction. Il s’agit de Heterocosmica : fiction and possible worlds, publié en 1998 par la maison d’édition Johns Hopkins University Press (cette version est disponible à la Bibliothèque Nationale de France) et réédité, en 2003, en tchèque. Le livre formule les bases de « la sémantique des mondes fictionnels », à savoir la théorie progressive de la fiction littéraire, développée depuis les années 1970 par un groupe des chercheurs internationals, outre Dolezel par Thomas Pavel[1] ou Umberto Eco [2]. La théorie des mondes fictionnels s’occupe de la relation entre la réalité et la fiction littéraire et peut être considérée comme la réaction à la foule des théories mimétiques. Selon elles, il n’existe qu’un seul monde, notre monde actuel, et toute la fiction n’est que son imitation. La théorie des mondes fictionnels, quant à elle, fait la suite au concept des mondes possibles, fondé par les logiques comme Saul A. Kripke. Selon les défenseurs du concept des « mondes fictionnels », la fiction n’imite pas notre réalité car celle-ci ne peut pas être transmise dans son intégralité par la langue qui n’est qu’un médium de communication. Bien au contraire, le discours fictionnel se distingue par la construction de ses propres « mondes » qui n’existent pas « actuellement » mais qui représentent « les alternatives imaginaires du monde actuel». La référence de la fiction est ainsi placée en dehors du cadre de notre monde actuel.

Le texte de l’étude de Dolezel se compose des trois grandes parties. L’introduction s’occupe d’abord par les conceptions possibles de la fiction en s’opposant contre la tradition mimétique. L’auteur représente le modèle fondé sur la distinction entre le monde actuel (notre réalité), les mondes possibles (constructions mentales fondées par la logique) et des mondes fictionnels (entités crées par les textes fictionnels). Les mondes fictionnels se distinguent des mondes possibles par deux traits : d’abord, les mondes possibles sont les constructions mentales, les mondes fictionnels par contre n’existent qu’à travers le médium, cela veut dire les textes fictionnels. Deuxièmement, les mondes possibles sont théoriquement illimités, l’étendue des mondes fictionnels est limitée par le texte (dans le cas des Misérables par exemple, nous ne pouvons pas nous demander sur le nombre d’enfants de Cosette et Marius parce que cette information n’est pas incluse dans le monde fictionnel donné).[3]

La deuxième partie du livre concerne « les mondes narratifs » qui donnent la base de la sémantique des mondes fictionnels. Elle décrit la structure de base d’un monde fictionnel sur l’exemple des œuvres avec un seul personnage (comme Robinson Crusoe de Daniel Defoe). Dolezel propose également le système des modalités – cela veut dire des lois qui dirigent le monde fictionnel donné. Dans ce chapitre, Dolezel fait une distinction importante entre les mondes naturels et surnaturels. Si les modalités de notre monde actuel déterminent ce qui est « possible, impossible et nécessaire » dans le monde fictionnel donné, on parle du « monde naturel ». Il s’agit, par exemple, des mondes fictionnels des romans réalistes ou historiques. Les mondes surnaturels sont gérés par leurs propres modalités comme c’est le cas de l’Écume des jours de Boris Vian. La place spécifique appartient au monde mythologique qui se distingue par sa dualité : il combine la dimension du monde naturel avec le monde surnaturel.

Dans la troisième partie concernant la « la fonction intensionnelle », Dolezel sépare deux niveaux du texte fictionnel qui participent, chacun à sa façon, à la construction du monde fictionnel. Cette approche peut rappeler l’opposition traditionnelle du contenu et de la forme, mais il s’agit plutôt d’une autre variante de l’idée chérie à la tradition structuraliste de la distinction entre le récit et l’histoire ou, dans le contexte anglophone, entre story et discourse. Les structures extensionnelles marquent la référence du texte, le « qu’est-ce qu’on dit », or que les structures intensionnelles s’intéressent à la signification du texte, au « comment on le dit ». Dolezel parle également de la fonction de vérification qui nous permet de reconnaître l’existence des entités fictionnelles dans le texte. L’autre fonction du texte est celle de saturation qui détermine la structuration du monde fictionnel par le système des faits explicitement mentionnés dans le texte (« la texture explicite »), des faits sous-entendus (« la texture implicite ») et des lacunes du texte (« la texture zéro »).

L’épilogue de l’étude présente finalement les cas spécifiques du « redoublement » des mondes fictionnels, à savoir la traduction et les interprétations postmodernes des œuvres classiques en réfléchissant également sur le problème de l’intertextualité et de la relation entre plusieurs mondes fictionnels.

Après cette brève présentation, il nous semble important d’exposer les points forts et faibles de l’étude présentée. L’apport de Heterocosmica à la science littéraire consiste d’abord en systématisation de la « sémantique des mondes fictionnels », en formulation d’un modèle général de la construction des mondes fictionnels. Une autre grande qualité du livre concerne la méthode de Dolezel, qui combine les réflexions théoriques à l’analyse systématique des œuvres littéraires concrètes (l’auteur travaille avec un nombre considérable d’œuvres parmi d’autres, avec les travaux de Defoe, Hemingway, Huysmans ou Marquéz). Nous voudrions souligner également l’autonomie déclarée des textes fictionnels. Dolezel insiste, nous l’avons déjà dit, sur la séparation du monde actuel et des mondes fictionnels. La conséquence logique de cette séparation est « la souveraineté de la fiction », autrement dit tous les emprunts au monde actuel (personnages historiques comme Napoléon chez Tolstoï, les événements comme la bataille de Waterloo dans Les Misérables ou les lieux comme Paris de La Comédie humaine) deviennent eux-mêmes la partie du monde fictionnel, fondé par le texte. Cette souveraineté permet ainsi de réaliser une analyse beaucoup plus efficace et indépendante d’une oeuvre littéraire. Finalement, Dolezel décrit l’existence d’un monde fictionnel comme un processus dynamique : le monde fictionnel est « construit » par l’auteur au moment de la création du texte mais il est, en même temps, reconstruit par le lecteur pendant la lecture. Le concept de la communication littéraire comme une interaction à deux pôles et dont le centre est le texte lui-même nous semble justifié et Dolezel poursuit les réflexions sur le rôle du lecteur dans les recherches modernes (rappelons une fois de plus Umberto Eco et son Lector in fabula).

Enfin il faut constater certaines omissions du livre et les points critiques vis-à-vis de l’approche de Dolezel. D’abord, l’auteur fonde son travail sur l’importance de la sémantique fictionnelle mais ne mentionne pas (ou très peu) les aspects pragmatiques de la fiction. Il mentionne le rôle du lecteur, c’est vrai, mais sans considérer le processus de la réception plus en détail. En même temps, l’analyse de Dolezel ne peut pas cacher son ancienne formation en linguistique : elle semble technique, parfois même froide et impersonnelle. L’auteur ne propose pas également les outils pour l’analyse des composantes poétiques de l’œuvre fictionnelle (il faut avouer néanmoins, qu’il consacre d’autres ouvrages à la poétique de la narration comme Narrative Modes in Czech Literature). Cela dit, ces reproches ne devraient pas cacher la valeur globale de Heterocosmica.

En guise de conclusion, qu’est-ce qu’on peut tirer du livre ? La théorie des mondes fictionnels peut offrir les pistes pour saisir et expliquer certains paradoxes qui sont inséparablement liés au statut de la fiction. L’étude de Dolezel peut nous amener à reconsidérer le statut de la réalité transmise par les ouvrages fictionnels, et servir ainsi à la base de l’analyse des textes fictionnels. En même temps, ce livre pourrait s’adresser à un public plus large en lui proposant d’autres façons d’appréhender la fiction et la réalité elle-même.

[1] Thomas Pavel, qui soutient sa thèse à l‘École des Hautes Etudes en sciences sociales, publie son oeuvre critique également en français.

[2] Eco explique son point de vue sur ce problème dans le cycle des conférences à l’université de Harvard, publié sous le nom « Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs ».

[3] Umberto Eco, un autre « père » des mondes fictionnels, parle dans ce contexte des « petits mondes » textuels.

Lubomír Doležel: Heterocosmica. Fiction and possible worlds. Baltimore (Md.) ; London : Johns Hopkins university press, 1998.

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