Voltaire qui rêvait d’une gloire sur scène éclatante et éternelle grâce à ses tragédies qui n’ont malheureusement pas vraiment survécu, aurait grandement apprécié cette étonnante adaptation théâtrale d’un conte qui n’est pas le plus connu. Pourtant on y retrouve un personnage un peu naïf comme Candide ou Zadig, une structure initiatique et des péripéties et rebondissements dignes d’un roman picaresque qui repose sur un voyage formateur. La problématique du siècle, à savoir l’opposition entre la vieille Europe paralysée par ses traditions et ses valeurs et le Nouveau monde, permet de relativiser toutes les idées reçues – sans oublier la distance qui sépare la province reculée des fastes de Versailles. Le jeu des lumières et de la musique rend bien compte de l’atmosphère solennelle de la Cour, alors que l’obscurité à peine éclairée par une faible lampe nous plonge dans les ténèbres d’un cachot par contraste.

Comment peut-on être Huron en Basse-Bretagne ? Le jeune homme rescapé, reconnu par son oncle et sa tante de manière aussi invraisemblable que les retrouvailles à la fin de L’Avare, n’est pas toujours plein d’ingénuité et de candeur, comme pourrait le suggérer le titre, en particulier lorsqu’il suit son instinct et ses pulsions amoureuses à la vue d’une jeune beauté, ce qui donne lieu à des scènes cocasses alternant avec les moments de tension et de doute. Le décor est minimaliste : des rideaux clairs tirés et déplacés pour structurer l’espace, un fauteuil rouge et noir au milieu de la scène sur lequel le héros est souvent juché pour pérorer et réfléchir.

Seul en scène, il incarne avec ses mimiques, ses postures et sa voix changeante de nombreux personnages, masculins et féminins, les braves gens de Saint-Malo (qui défilent lors du repas) éberlués par cette apparition venue d’ailleurs et même un prisonnier fatigué puis un grand de ce monde, libertin et rusé qui abusera de son pouvoir. Le comédien porte sur ses épaules tout un monde disparu. Telle est la prouesse de cet homme-orchestre qui fait oublier l’espace restreint et sobre de la scène.

Explorant toutes les facettes de l’être humain dans une galerie de portraits haute en couleur, Voltaire se livre à une critique jubilatoire et facétieuse de la société de son temps, pour amener ses contemporains et peut-être ses lecteurs du futur à réfléchir sur des problèmes qui sont toujours d’actualité. Il est sur tous les fronts : politique, religieux, philosophique. L’esprit et même les allusions égrillardes, les situations scabreuses n’excluent pas des sentiments pleins de grandeur :

cette idylle brisée, cette passion absolue et sublime qui pousse une jeune fille à se sacrifier pour son aimé a des accents pré-romantiques.

Le héros est lui aussi sur tous les fronts et qu’il soit en chemise écrue ou noire, déborde d’énergie à l’image du cerveau en ébullition de Voltaire : débordant d’émotions et de sentiments, il virevolte, bondit, court, se démène comme un diable tout en gardant un cœur pur et des idéaux louables si bien qu’il n’y a aucun temps mort, à peine le temps d’une respiration pour le comédien en nage et à bout de souffle. Comme les spectateurs qui ont le souffle coupé devant tant de dynamisme et de vie redonnés à un texte aux multiples résonances.

Adaptation Jean-Christophe Barbaud et Thomas Willaime

Mise en scène de Jean-Christophe Barbaud

Avec Thomas Willaime

A la Folie Théâtre ( 6, rue de la Folie Méricourt 75011 Paris)

Durée : 1h10.  Tél : 01 43 55 14 80

mlml

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