Cette pièce est à la fois une œuvre de circonstance (1663), un hommage à Molière et une réflexion sur le théâtre et l’univers des comédiens par-delà l’ancrage historique. Dans une petite salle à la lumière tamisée, dans une atmosphère intimiste et chaleureuse grâce aux boiseries, au parquet et au clavecin (une copie d’époque), le public proche des deux comédiennes découvre un salon tenu par ces dames en robes longues, fleurs dans les cheveux, maquillage voyant entre le visage blanc, presque lunaire et le rouge vif des lèvres et surtout du nez presque clownesque, comme pour souligner le masque de la comédie ou mettre en avant l’état d’ivresse joyeuse (la comédienne trempe ses lèvres dans un verre de vin plein de vérités). L’une au clavecin, interprète avec entrain des pièces de Lully, fidèle à la tradition d’un spectacle total, même si les ballets sont absents, tandis que sa sœur, plus âgée, fait revivre tous les personnages de la troupe de Molière y compris ce dernier et aussi ses adversaires, concurrents de l’Hôtel de Bourgogne jaloux de ses succès et de la faveur royale.

Ce microcosme renvoie à autre chose que ce duo féminin dans un espace resserré comme la grotte d’Alcandre dans L’Illusion comique. Une galerie de portraits hauts en couleurs – ou plutôt en voix – défile; chaque acteur réel est devenu un personnage (Madeleine et Armande Béjart) interprété par une seule comédienne : femme-orchestre, elle change d’intonation, de posture, de mimiques, de rythme et même de voix, roulant les [r] ou montant dans les aigus, avant de redescendre dans les graves avec de mâles accents, dans un jeu exacerbé de la théâtralité réfléchissant sur elle-même. Une mise en abyme, une réflexion dans tous les sens du terme, qui de manière moderne se penche sur ce qui fait l’essence du théâtre. Les deux femmes resteront assises pendant toute la durée de la représentation, ce qui n’exclut ni l’énergie (du verbe et du geste), ni les mouvements (de l’esprit). Dans sa concentration extrême la courte pièce garde tout son dynamisme et sa jeunesse.

Nombreuses sont les allusions à l’actualité, entre autres, Le Portrait du peintre d’un certain Boursault, illustrant les querelles littéraires et surtout théâtrales qui vont bon train depuis 1662 (L’École des femmes) et dureront jusqu’en 1669 (polémiques autour de Tartuffe). On sent la présence auguste du roi, destinataire et protecteur de Molière, deus ex machina dans la vie réelle dont la patience et la bienveillance s’étendent sur l’ensemble de la troupe en sursis jusqu’à la fin de la pièce. Montfleury qui attaque à la fois l’auteur, le comédien et l’homme dans sa vie privée, est épinglé dans son emphase ainsi que la troupe rivale de l’Hôtel de Bourgogne à travers une double interprétation de vers récités de manière « normale » puis de façon ridicule et ampoulée. Jamais le comique de langage n’aura atteint de tels sommets avec cette subtile dimension méta-théâtrale.

Tout est concentré, l’espace, le temps, l’intrigue (la répétition compromise : joueront-ils ou ne joueront-ils pas ?) avec une douzaine personnages dans cette courte pièce (un acte), simple (en prose) et pleine de verve dans laquelle on reconnaît le style vif et la parlure savoureuse de Molière : une pièce de combat toujours d’actualité.

Adaptation et mise en scène d’Antonio Diaz-Florian.

Musique Jean-Baptiste Lully.

Transcriptions Jean-Henry d’Anglebert.

Avec Graziella Lacagnina et Armelle Roux (au clavecin).

Du 10 septembre au 17 décembre 2017

Au Théâtre de l’Épée de Bois.

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