« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » 

Vous l’aurez deviné, il s’agit de l’incipit de « L’étranger » d’Albert Camus, son roman le plus célèbre et à caractère intemporel qui retrouve un échos certain dans la société d’aujourd’hui. Paru en 1942 aux Éditions Gallimard, il est présentement traduit en 68 langues et prend place dans une tétralogie nommée Cycle de l’absurde et qui comprend Le Mythe de Sisyphe, Caligula et Le Malentendu.

Le défi que tente de relever le metteur en scène en adaptant L’Étranger est de rester fidèle à la philosophie et à l’univers de l’auteur. Comment traduire l’absurde – qui n’est jamais clairement explicite mais incessamment ressenti entre les lignes – qui caractérise le roman en un langage théâtrale ? Pour ce faire, il choisit d’opter pour une mise en scène autour du seul personnage de Meursault. Un choix qui nous a paru ambitieux mais risqué. L’intérêt étant de savoir si finalement Meursault pouvait porter seul le roman. Si d’une part, il n’existe qu’à travers l’existence même des personnages, la sienne se fait en dehors du monde auquel ces derniers appartiennent. Cela mène à croire qu’il pourrait, et à juste titre, se suffire à lui-même dans cette représentation de la différence et de l’inappartenance. Une position à laquelle prend vraisemblablement part le metteur en scène.

Avec ses comportements et ses positions incompréhensibles, Meursault qui est à la fois héros et anti-héros, est condamné par la société qui le juge et qui tente à tort de trouver un sens à ses attitudes : un homme qui, à l’enterrement de sa mère, ne pleure pas, qui a plaisir à fumer une cigarette et à boire du café au lait, qui débute dès le lendemain « une liaison irrégulière », etc. L’étranger est étranger au monde qui l’entoure mais l’est également à lui-même. A travers lui, les notions de « normalité » et du « commun » sont remises en question. C’est un microcosme de la société qui est ici représenté à travers les personnages qui gravitent autour de lui.

La mise en scène que choisit Nordine Marouf est sobre et émancipée. Il n’y a sur la scène que quelques objets : une chaise, un chapeau, et un lit. Ces objets représenteraient symboliquement le point de vue d’où il observe la société qui l’entoure sans pour autant avoir le sentiment d y appartenir, le soleil brûlant qui le conduira à commettre un crime inexplicable puis le lit de la prison qui sera l’endroit où s’éveilleront ses dernières réflexions emplies de nostalgie… Quant au jeu, le comédien/metteur en scène a opté pour une sobriété totale à travers un usage corporel dont émane une indifférence à tout ce qui l’entoure, avec une voix tantôt accablée tantôt animée et manifeste. Le drame et le pathétique que transmet le texte sont appuyés par la musique « Dle Yaman », tirée du film « Mayring » d’Henri Verneuil et interprétée par Sonia Nigoghossia.

Nordine Marouf a, pendant une heure et demi, fait honneur au roman en ne gardant que l’essence du texte. Un travail exigent vu la nature subsidiaire de ces passages mais qui, à travers le choix de cette mise en scène, a atteint ses objectifs.

qqqqqEtant un roman des plus emblématiques du XXème siècle, adapter l’Etranger nécessite un réel travail de réflexion sur ce qu’est le théâtre et comment l’oeuvre de Camus pourrait être mise en scène. En parlant du théâtre, Camus disait : « Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux diners en ville – car c’est le lieu de la vérité ». Il vous est désormais possible de diner en ville et d’aller en suite au Théâtre les Déchargeurs afin de prendre part à cette quête de vérité et d’absolu en compagnie de Meursault.

Mise en scène – Adaptation – Comédien : Nordine Marouf

Lumières : Doriane Genet

Du 02 mars au 28 avril.

Au Théâtre les Déchargeurs. 

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