Le Lucernaire a souvent programmé des pièces de Stephan Zweig. Après Amok et Le joueur d’échecs se joue en ce moment Légende d’une vie, dans une version inédite. Caroline Rainette en offre une nouvelle traduction et resserre l’intrigue autour de deux personnages, au lieu de sept originellement. L’action se concentre sur Friedrich Franck, jeune poète dont le père Karl, disparu quelques années auparavant, est l’un des artistes les plus vénérés de son temps, et Clarissa von Wengen, biographe du grand homme. Une soirée est organisée pour présenter pour la première fois l’œuvre de Friedrich, à laquelle toute la bonne société se presse, avide de découvrir les poèmes du fils et de les comparer à ceux du père. Mais le premier est totalement angoissé à l’idée de cette confrontation, lui qui a toujours vécu dans l’ombre du grand Karl Amadeus Franck et qui sait qu’il ne peut pas se permettre d’être « médiocre » au risque de se « ridiculiser ». S’engage alors un dialogue avec Clarissa où il évoque sa souffrance d’être le fils de son père, son sentiment d’infériorité, sa sensation de n’exister qu’au travers de son géniteur et non pour lui-même. Un père qu’il adore, qu’il admire, mais qu’il craint de ne pouvoir jamais égaler, tant ce qu’il en connaît en fait un être doué de toutes les qualités et sans défaut. Il subit une pression constante de ceux qui lui rappellent sans cesse quel grand homme était son père et qui attendent de lui qu’il soit au moins aussi talentueux. « Une semaine, juste une semaine, être inconnu ». C’est à l’anonymat que Friedrich aspire, se demandant s’il peut « rejeter ce nom qui est le [s]ien », mais dont il se sent dépossédé au profit de celui qui l’a porté avant lui.

De confidences en confidences, Clarissa finit par lui avouer que Karl Amadeus était loin d’être l’homme parfait décrit dans sa biographie. Elle et la mère de Friedrich ont créé une légende, occulté toutes les zones d’ombre et caché en particulier un point essentiel de la vie de Karl. « Quatre tomes de biographie et tout est faux ou presque ». Si tout y est faux, c’est sans doute parce que ce qui est, dans le mythe du poète, à l’origine même de son œuvre est basé sur un mensonge : si les fondements sont fragiles, tout l’édifice l’est aussi et risque alors de s’écrouler.

C’est pourtant grâce à la libération de cette parole que nos deux protagonistes vont pouvoir s’exempter de leur passé. Clarissa va pouvoir cesser de passer son temps à « justifier les incohérences » de sa fable et de vivre dans la crainte que le secret soit éventé. Quant à Friedrich, il pourra enfin échapper au poids de la gloire de son père, en faisant redescendre celui-ci de son pied d’estale et non en se mesurant à lui. Savoir si son œuvre est réussie et si le public de la soirée l’a consacrée importe peu. On ne saura d’ailleurs jamais ce que la foule a pu penser des poèmes de Friedrich, celle-ci n’apparaissant qu’indirectement dans les dialogues ou par des murmures mêlés de jazz qui marquent le passage entre les deux actes. Ce qui importe, c’est que le protagoniste puisse se libérer du jugement des autres. Et c’est en pouvant déconstruire la légende qu’il y parvient. Il faut détruire, pour reconstruire. En connaissant véritablement son père, en pouvant de ce fait enfin se détacher de lui, Friedrich peut mettre son enfance derrière lui et devenir adulte. Cette évolution du personnage est figurée par la mise en scène : dans la première séquence, il joue avec un bilboquet, objet communément enfantin ; dans l’une des dernières, il entame une danse de salon avec sa partenaire, acte conventionnellement vu comme une séduction : il passe ainsi du petit garçon dans l’ombre de son père au jeune homme dans sa propre lumière.

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À d’autres moments encore, la mise en scène souligne le dialogue. Alors que Friedrich évoque le fait qu’il a toujours cherché à savoir qui était son père, non la légende mais l’homme, il tourne le dos à Clarissa et à la scène et regarde par les interstices du rideau, donnant ainsi l’impression d’un enfant caché derrière une tenture et épiant ses parents pour savoir ce qu’ils cachent. Autre jeu scénique, la lettre dévoilant la vérité est lue en voix off, alors que sont projetées des images d’une jeune femme issues de vieux films en noir et blanc, au grain si particulier. Cela rend d’autant plus touchant le destin de la rédactrice de la missive, femme de l’ombre qui s’est effacée derrière l’artiste et s’est sacrifiée pour sa carrière. Résonnent ici des échos de destins similaires, de ces femmes cachées derrière un grand homme et qui n’obtiennent pas la reconnaissance qu’elles méritent.

Zweig, « chasseur d’âmes » selon les mots de Romain Rolland, livre une œuvre qui, dépassant le cadre particulier de ses personnages, revêt un caractère universel. L’histoire pourrait être celle de n’importe quel « fils de » portant le poids de la notoriété d’un parent. Au-delà, elle est celle de tout enfant s’émancipant de ses ascendants. Plus encore, le texte recèle une grande richesse de thèmes abordés. On y découvre tant la question de la création artistique, de l’argent, de la place de la femme dans le couple et dans le monde, que celle de l’avortement, des secrets de famille ou de l’identité… Se dévoile en filigrane une critique des conventions bourgeoises, de l’hypocrisie des « grands » de ce monde, de la vanité de la haute société. Le héros est lui-même rattrapé par cette fatuité, lui qui cache son amante d’un milieu modeste, seule pourtant à « vraiment le connaître ».

Les comédiens livrent une interprétation remarquable, en particulier Lennie Coindeaux qui incarne Friedrich, ses tourments et ses espoirs avec force et justesse.

Le décor – caisses en bois, vieilles valises, dont l’une ouverte et remplie de papiers et de livres, un bureau encombré avec un poste de radio TSF, une petite table avec un téléphone à cadran tournant – permet au spectateur de se plonger dans l’univers des années 1920 sans occulter, par sa sobriété, le texte de Zweig.

D’une grande modernité, Légende d’une vie est l’un des textes les plus lumineux de Zweig, l’un des seuls où les protagonistes parviennent à se libérer du carcan d’une vie dont ils se sentent prisonniers. On en sort comme allégés, comme si nous avions nous aussi été lestés du poids porté par les personnages.

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Légende d’une vie

De Stefan Zweig

Au Lucernaire

Du 23 mai au 8 juillet 2018 du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 15h et du 11 juillet au 26 août 2018 du mercredi au samedi à 18h30, dimanche à 15h

Adaptation et traduction : Caroline Rainette

Mise en scène et avec Caroline Rainette et Lennie Coindeaux

Voix off : Patrick Poivre D’Arvor, Anne Deruyter

Lumière : Matthieu Duverne

Production : Compagnie Étincelle

Coréalisation : Théâtre Lucernaire

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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