Un rendez-vous à la Huchette qui ne soit pas avec Ionesco ? oui, c’est possible ! Mais avec un texte immédiatement contemporain de l’autre, car si La cantatrice chauve a été rédigée aux environs de 1947, L’écume des jours est publiée cette même année. Le fameux rendez-vous ne témoigne pas d’une trop grande infidélité.

L’on sait que le roman a manqué le prix de la Pléiade lors de sa rédaction et qu’il n’a atteint son public que dans les années soixante, après la mort de son auteur, acquérant alors une popularité qui s’explique par le mélange des genres – alliant littérature et jazz -, par les critiques en concordance avec l’époque politique – le travail, l’église -, par une mythologie de l’amour. Or, les conditions qui ont porté son succès expliqueraient pourquoi on ne le lit plus aujourd’hui, causes et conséquences se sont effacées simultanément.

Alors pourquoi le théâtre ? Le théâtre parce que la mise en scène de Sandrine Molinaro et de Gilles-Vincent Kapps confère au texte une dimension ironique qui sait à la fois conserver la tonalité d’ensemble, et, par le découpage, la plus grande concentration que suppose un jeu à trois comédiens (tandis que le récit en comporte huit), composer un morceau léger et tourbillonnant. Roxane Bret, Maxime Bouteraon et Antoine Paulin portent l’entière responsabilité de l’action, se démultipliant, assurant tous les rôles, proposant une succession de voix et de mouvements, qui, malgré la sobriété du décor et l’exiguïté de l’espace, donnent l’impression d’une troupe et de cascades.

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Ils sont jeunes, talentueux, ils entraînent le public dans leur virevolte au point qu’une des grandes thématiques du roman, celle qui justifie l’emploi du mot écume dans le titre, c’est-à-dire ce qui relève du marécage, de la décomposition, de la dissolution, soit ressentie comme secondaire. Certes, Chloé est bien atteinte par ce nénuphar venu se loger dans ses poumons, on en éprouve le chagrin inévitable, mais son enterrement de dernière classe, le cercueil jeté comme une boîte vide et le christ réclamant son dû, constituent encore une occasion de rire et donc de tempérer l’émotion.

Le texte reposait sur des images et la dramaturgie les soutient : le stéréotype de la jolie jeune fille aux courbes voluptueuses, l’atmosphère des boîtes de nuit, avec leurs lumières et l’espèce de fascination des musiciens enveloppant les spectateurs par les rythmes improvisés à la trompette ou au saxophone. Les grandes figures aussi dissemblables que Duke Ellington et Jean-Sol Partre restituent une vibration disparue.

Ainsi, étonnamment, ce petit récit qui, à bien des égards, a été surestimé, trouve là une solide place, visuel et sonore, il recèle les conditions de son adaptation à la scène, le voilà qui vous berce et vous emporte dans sa nostalgie amusée

Du 16 janvier au 10 mars 2018.

Au Théâtre de La Huchette.

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