Œuvre de jeunesse (1957) de Harold Pinter, The Dumb Waiter est une pièce en un acte de moins de trente pages. Elle a été ici rajeunie et dynamisée : l’important se trouve concentré entre les mots, dans les silences et à travers les corps désarticulés et gesticulants qui entrent en interaction alors que la communication est brouillée. La mise en scène crée une sensation de vertige en dédoublant la scène et surtout les personnages qui sont quatre au lieu du couple formé par Ben et Gus. Les compères différents et complémentaires rappellent des paires burlesques célèbres : Bouvard et Pécuchet, Laurel et Hardy, Astérix et Obélix… Ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre mais ne se supportent plus, comme des vieux couples qui radotent. Pendant une heure, le spectateur a le souffle coupé : il est désorienté, ne comprend pas ce qui passe au juste, combien de personnages évoluent sur cette scène au décor minimaliste (un lit de camp, quelques chaises) où tout semble répétitif et démultiplié avec deux couples, des actions parallèles ou qui s’enchaînent de manière symétrique comme en miroir mais la droite et la gauche de la scène se confondent.

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Les comédiens en survêtements des années 80, air et ton gouailleurs, cheveux ébouriffés et moustaches tombantes, loosers à la dérive, sont aussi à bout de souffle car ils marchent à pas précipités, bondissent, courent, trépignent, s’empoignent, sont prêts à tirer et à tuer, crient plus qu’ils ne parlent et la tension ne cesse de monter avec plusieurs pics et moments paroxystiques. À la musique entraînante de l’ouverture succèdent de grandes plages de silence entrecoupées par les bruits de sous-marin du monte-plats qui grince dans une clarté bleuâtre et sublunaire. Par moments, les comédiens sont réduits à d’inquiétantes ombres chinoises chuchotantes après les hurlements, d’où le contraste entre les montées en pression récurrentes et le rire de décompression qui est aussi un rire de résistance désespérée.

hLe suspense est accentué par ce huis-clos de plus en plus étouffant (comment sortir du système au risque de perdre la vie comme dans Bajazet ?). Dans une atmosphère de séries B ou à la Beckett qui l’a indéniablement influencé, l’amitié côtoie le sadisme et le désir de domination de l’autre et l’on partage l’angoisse et l’attente de ces tueurs à gages un peu limités et désœuvrés. On retrouve ce mélange grinçant d’humour noir anglais (avec les faits divers lus dans le journal sur l’octogénaire qui traverse la route en rampant ou l’enfant de huit ans qui tue un chat) et de tragédie universelle, dans un climat d’absurdité qui rappelle aussi les mécaniques déréglées et le totalitarisme dénoncés par Ionesco, l’autorité abusive et invisible d’Orwell dans 1984 mais là tout se déroule sous l’œil du spectateur impuissant et médusé. En effet entre le triomphe du capitalisme, le règne des machines et le travail à la chaîne qui aliène l’être humain, comme dans l’univers des Temps modernes les quatre Charlots dérisoires se démènent en attendant des ordres (d’un Godot improbable) qui tombent du ciel au compte-goutte (commandes de plats italiens) alors qu’ils font remonter leurs dernières provisions, pleins d’espoir naïf.

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Pinter se serait inspiré de conversations banales entendues à un comptoir de bistrot mais prises au sérieux par ceux qui parlent. Il leur a donné du relief et un mélange de trivialité et d’étrangeté dans un contexte inhabituel et décalé. Ce théâtre de dérision dénonce toutes les formes d’aliénation dans un rapport au temps et à l’autre loufoque et perverti. Dans l’inquiétant jeu d’ombres mouvantes de cette caverne néo-platonicienne où Cronos guette ses futures victimes, les prisonniers ne remonteront pas impunément à la surface. Le Monte-plats invisible et obsédant par les intermittences de sa présence bruyante, tel un Moloch de la société moderne, finit par les faire mourir de faim et d’angoisse en les poussant à s’entre-dévorer.

De Harold Pinter. Mise en scène Étienne Launay

Jusqu’au 20 mai 2018, du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 15h/ Durée : 1h05

Au Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris

Métro : Notre-Dame-des-Champs ou Vavin. Réservations : 01 45 44 57 34

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