Comme le suggère l’affiche sobre et symbolique (cœur, balance, épée et mains), cette comédie de Molière aux accents sombres et désenchantés nous parle d’un être divisé entre l’amitié, l’amour et ses idéaux, au milieu des conflits du pouvoir, de la justice et du cœur. Tout en conservant l’alexandrin et l’orthographe d’antan mais avec une vivacité et une souplesse qui font oublier les contraintes de la langue classique et des unités (lieu et temps sont ici réaménagés), la mise en scène moderne et dynamique souligne les aspects intemporels et universels d’une pièce revisitée et allégée. À plus de 350 ans de distance, rien n’a changé et les réseaux sociaux qui ont remplacé les cercles de la vie mondaine sont tout aussi influents et parfois pernicieux.

dCe jeune misanthrope n’appartient pas la galerie moliéresque habituelle d’hommes d’âge mûr et aigris : il est plus proche de ces jeunes gens épris de liberté en conflit avec l’ancienne génération que des Harpagon, Argan et autres Orgon et barbons barbants. Fougueux, voire violent dans ses emportements, il est pris dans les jeux de la manipulation et de la séduction et il souffre surtout d’un dilemme entre son intransigeance et son désir masochiste qui le pousse dans les bras d’une femme coquette et narcissique. En effet inconstante, légère et frivole, Célimène est aux antipodes de ses idéaux et de ses aspirations. Elle apparaît sous les traits d’une femme moderne, indépendante et jalouse de sa liberté.

zzzzzCette pièce ainsi dépoussiérée est d’une étrange actualité avec les démêlés de la justice puisque le procès d’Alceste est au cœur de la pièce et entre en concurrence avec l’intrigue sentimentale, malmenant quelque peu l’unité d’action. Les relations humaines sont conflictuelles et troubles dans une société dominée par les apparences et la tromperie généralisée, tendances qui exaspèrent notre homme et lui font oublier toutes les contraintes de la politesse et de la courtoisie mondaines. La lecture du poème par son auteur vaniteux est un moment moliéresque familier et rappelle une scène similaire dans Les Précieuses ridicules ou Les Femmes savantes, de même que Célimène est sommée de s’expliquer, piégée entre ses deux soupirants comme Dom Juan coincé entre les deux paysannes séduites.

Le décor et l’atmosphère sont minimalistes : une machine à café dans un palais de justice, avocats et magistrate à lunettes et en tenue de circonstance, quelques chaises (on est plus proche parfois de Ionesco que de l’atmosphère classique habituelle), les lumières colorées et scintillantes d’une boîte de nuit, flûtes et bouteille de champagne, musiques inattendues (Haendel, Bizet) sans aucun temps mort. Pas de perruques, de dentelles ni de rubans verts mais des robes chics et courtes pour l’élégante Célimène et sa cousine Eliante, plus longue pour la prude Arsinoé. Quant au jeune Alceste, en blouson, jean, chemise bleue et sac en bandoulière, buvant et fumant tout en fulminant, il arpente la scène et se démène comme un diable dans un monde qui lui semble de plus en plus étrange(r) et insupportable, alors que chacun préoccupé par son image, joue avec tablettes et téléphones sur les nouveaux réseaux de la sociabilité urbaine alors que mondanité et vanité n’ont jamais cessé de rimer. D’où la tentation du désert et d’une solitude pleine de vérité et de profondeur retrouvées pour un Alceste en quête d’absolu, aussi sublime, ridicule et décalé que Don Quichotte et Cyrano de Bergerac.

Mise en scène de Caroline Rainette

Avec Lennie Coindeaux, Bruno Aumand, Camille Cieutat, Jérémie Hamon et Caroline Rainette

Compagnie Étincelle

Du 22 novembre au 9 décembre 2018.

Au Théâtre Douze.

 

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