Cet automne, la compagnie « Le Grenier du Babouchka » adapte pour le Théâtre rive gauche Médecin malgré lui de Molière. La mise en scène a été réalisée par Charlotte Matzneff, comédienne aux racines russes. Ses origines l’ont inspirée dans ce projet burlesque qui cherche à réaliser une pièce ancienne sous une nouvelle forme, profondément originale. Il s’agit de transposer Molière aux décors qui ne lui sont pas propres mais aussi d’approcher la dimension burlesque du théâtre du XVIIe siècle au public contemporain. Quel est le résultat de ce projet audacieux ?

Le Médecin malgré lui ne compte pas  peut-être parmi des pièces les plus célèbres de Molière. Elle se fonde sur la poétique de la farce et, en même temps, elle critique le charlatanisme des médecins de l’époque. Si cette dernière dimension n’est plus d’actualité (espérons-le au moins), elle a toujours de quoi d’offrir aux spectateurs. Le ton ironique a presque disparu, l’effet comique peut persister sous la condition d’une mise en scène adéquate. Est-ce le cas de cette adaptation ?

Le choix principal de l’adaptation consiste en transposition de la pièce, dont le texte est entièrement conservé, en Russie de l’époque classique, de Dostoïevski, de Tchékhov ou de Gogol, car on a impression, parfois, d’être dans l’univers de sa fameuse pièce satirique Le Revizor. Tout est subordonné à ce choix : costumes, coulisses, accompagnement musical. En témoigne déjà la scène d’ouverture : on assiste à une fête frénétique, accompagnée par la musique à la façon russe d’une guitare (faute d’une balalaïka) et d’une harmonique.  La soulerie féroce est rythmée par les cris « davai » (on y va/continue) du personnage principal, bûcheron Sganarelle. Le reste de la pièce poursuit cette stylisation : les acteurs se servent régulièrement des expressions russes et chantent en russe (on entend une dizaine de chansons populaires tout au long du spectacle), les décors renvoient systématiquement à l’Europe orientale.

L’effet de l’adaptation s’avère donc étrange et paradoxale car elle est à la fois plus lointaine et plus proche de la version originale que les adaptations disponibles par exemple sur youtube. Plus lointaine, évidemment, en raison de cette transformation géographique et culturelle : rien dans le spectacle n’évoque le siècle de Louis XIV. Mais plus proche car l’adaptation, paradoxalement, semble renouveler la poétique originelle de l’œuvre et cela dans plusieurs sens. Surtout par la coordination des scènes dialogiques et des parties non-dramatiques : chants, danses, pantomimes. Cette dimension, très présente dans le théâtre de Molière (comme en témoigne le film Le Roi danse de Gérard Corbiau), a plus ou moins disparue dans les adaptations contemporaines. La version du Théâtre Rive gauche retourne donc, en quelque sorte, aux racines de l’art de Molière et c’est sa grande vertu. L’adaptation réussit également à saisir la comique de la farce qui abonde en scènes rudes, comme des bastonnades données ou subis par presque tous les protagonistes. La langue de Molière, archaïque malgré toute sa fraîcheur, contraste souvent avec la mise en scène, comme les belles paroles des protagonistes contrastent avec leur comportement, trop souvent bas et malin : cette mélange du haut et du bas confirme l’ambiance burlesque du spectacle. Le choix du milieu russe présente un autre avantage pour cet aspect de la pièce : les chants en russe, les coulisses aux motifs de « matriochka » (poupée russe), les costumes slaves traditionnels, tout cela forme une ambiance « exotique », drôle et originale.

L’effet comique de la farce ne serait pas réussi sans l’interprétation des acteurs qui mérite tous les superlatifs. Leur talent comique est indiscutable et ils parviennent à réaliser les trois aspects de la pièce qui correspondent aux trois formes du spectacle : dans les dialogues comme acteurs, dans les parties musicales comme chanteurs et enfin dans les pantomimes comiques comme clowns. Leur performance est à tout moment convaincante et, surtout, amusante. Saluons particulièrement l’art de Stéphane Dauch dans le rôle de Sganarelle qui réussit à saisir toutes les transformations de son personnage : ivrogne violent et misérable, médecin faux et rusé, pénitent attendant son exécution (qui n’aura pas finalement lieu : le dénouement heureux au dernier moment appartient parmi les motifs récurrents dans les jeux de Molière).

Pour conclure, constatons sans hésitations que le défi relevé par le Grenier de Babouchka s’avère réussi. Cette opinion semble être partagée par le public, jugeant de l’accueil enthousiaste du spectacle dans la salle. Le décor russe, le point caractéristique de l’adaptation, n’a pas nui à la pièce de Molière, bien au contraire : l’adaptation a réussi à saisir la poétique de la farce, pleine d’un humour effréné, voire violent. « Le Grenier du Babouchka » au Théâtre Rive gauche propose donc une expérience théâtrale intense et comique et nous ne pouvons que vivement la recommander.

Le médecin malgré lui

Une comédie de MOLIERE
Mise en scène Charlotte MATZNEFF

Avec
Stéphane DAUCH
Geoffrey CALLENES
Sylvie CAVE
Jeanne CHEREZE
Patrick CLAUSSE
Théo DUSSOULIE
en alternance avec Henri JONQUERES D’ORIOLA
Emilien FABRIZIO
en alternance avec Jade BREIDI
Agathe SANCHEZ

DEPUIS LE 22 OCTOBRE 2019

 

 

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