Après La pluie, le théâtre des arts de la marionnette de Mouffetard donne un deuxième spectacle d’Alexandre Haslé, Le dictateur et le dictaphone. Il s’agit de présenter un diptyque, avec une reprise et une nouveauté, La pluie étant la première pièce de l’artiste et Le dictateur sa dernière création. Les deux œuvres originales sont de Daniel Keene, auteur fétiche d’Haslé, qui gagne à être connu. Ici, un despote sur le déclin décide d’enregistrer son histoire sur un dictaphone, qu’il réécoute en permanence au fil de la pièce. Dans la toute première scène, nous apparaît un être mi-homme, mi-squelette, surveillant on-ne-sait-qui à la jumelle, bougeant en des gestes saccadés et brusques, à la limite du burlesque : ainsi un seul tableau suffit à présenter le dictateur, homme à moitié fou, à moitié monstre, à moitié mort…

sdsdL’homme n’est plus que l’ombre de sa gloire passée, le visage grimé de blanc et rouge à l’image d’un clown triste, les cheveux sales et emmêlés, portant tantôt une robe de chambre usée, tantôt des sous-vêtements longs mités, avalant moult médicaments qu’il fait passer avec de l’alcool. C’est le jour de son anniversaire et il a entrepris de raconter sa vie sans détour, de tout révéler… des défaillances des autres. On comprend vite qu’il n’y aura aucune remise en question, aucun regret, bien au contraire : il se dit « monstrueux mais nécessaire ». Son apparence est ainsi en contraste total avec son discours conquérant, imbu de lui-même et sûr de sa puissance. Il se dit « le roi des animaux », mais n’arrive pas à maîtriser son chat, prénommé « Pape » et qui semble son seul compagnon dans l’endroit sordide qui lui tient de lieu de vie. Le tyran a en effet pour toute résidence une cave ou un bunker où l’eau s’infiltre par petites gouttes, muni d’un mobilier sommaire principalement fait de caisses en bois. Ce dictateur usé, au bord de la folie, terré dans un trou, alors que son règne touche à sa fin, mais qui ne doute pas une seconde de son bon droit, n’est bien sûr pas sans en rappeler un autre…

LE DICTATEUR ET LE DICTAPHONE - de Daniel Keene - Un spectacle de et avec Alexandre Haslé - Lieu : Théâtre le Volcan - Ville : Le Havre - Le 08 11 2018 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Comme pour La pluie, Alexandre Haslé use de différentes techniques : marionnettes portées, masque dans le sommet d’un chapeau, pantin qui se révèle double, mannequin de couture rehaussé d’un masque, poupées de chiffon… Si dans le précédant spectacle on décèle une complicité entre l’artiste et son pantin, il n’en est rien ici. C’est que, dans La pluie, il se fait porte-parole de son protagoniste, personnage positif, alors que dans Le dictateur, il interprète le dirigeant, personnage négatif. Dans cette dernière pièce, où les marionnettes endossent le rôle d’opposants au régime, de citoyens apeurés ou sous son emprise, la connivence ne peut s’installer. Fantômes du passé ou acteurs du présent, les deux se confondent parfois et tous lui semblent hostiles. Ainsi une vieille femme vient lui déposer en catimini un dessin de cochon – ceux qui ont vu La pluie reconnaîtront sans doute dans cette marionnette l’un de ses personnages, comme si l’une des victimes de la première pièce venait ainsi témoigner son dégoût à ce dictateur déchu, qui pourrait être son bourreau. Le décor même semble échapper au protagoniste – tableau du führer qui tombe sans cesse, lumières qui s’éteignent… Jusqu’à cette marionnette qui paraît s’extraire de lui-même pour le frapper, sans que l’on ne sache s’il s’agit d’un cauchemar ou d’un double venu le tourmenter, ni pourquoi il le poursuit : est-ce pour ses actes passés ou pour l’être pathétique qu’il est devenu aujourd’hui ? On doute en effet que ce ne soit le remords qui ne revienne le hanter, lui qui ne semble regretter que les cris de la foule l’acclamant, la loyauté de ses anciens conseillers, l’abandon de son peuple, lui pour qui la vie, ce sont « les vivats d’une foule lors d’une exécution en place publique ».

Les scènes les plus glaçantes sont muettes, où le dictateur attrape une figurine dans une souricière : une fois libérée, il joue avec elle comme le chat avec la souris ; où il tient entre ses mains des poupées de chiffon qu’il laisse tomber petit à petit en un tas de corps désarticulés, un charnier qu’il semble créer avec fierté, comme pour signifier sa toute-puissance de vie et de mort sur ceux qu’il gouverne. Ces scènes à elles seules résument la folie terrible du personnage, la douleur de ceux qui doivent la subir et l’horreur ressentie face à toutes les répressions sanglantes.

Le texte de Keene se dévoile dans toute sa force et sa finesse, pour créer le portrait d’un homme autrefois omnipotent, aujourd’hui pathétique, qui s’enfonce de plus en plus dans la folie, qui se rapproche de plus en plus de sa fin. Dans une dernière séquence, le dictateur entame un dialogue avec la mort, qui est pour lui « on ne peut plus vivante » et qui fait « partie de lui ». Au fil de la pièce, le personnage s’habille peu à peu, passant du costume de clown à l’uniforme militaire, comme pour tenter de retrouver celui qu’il fut jadis, ou celui qu’il pense n’avoir jamais cessé d’être. Celui qui avait pouvoir de vie et de mort et qui en a si souvent usé, et qui l’usera jusqu’au bout, même s’il s’agit là de sa propre existence.

 

 

Texte : Daniel Keene (Éditions Théâtrales)

Traduction : Séverine Magois

Conception, fabrication et interprétation : Alexandre Haslé

Collaboration artistique et création son et lumière : Nicolas Dalban-Moreynas

Dramaturgie : Thierry Delhomme

Du mercredi 16 janvier au vendredi 1er février 2019.

Au Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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