Deux fois nominés aux P’tits Molières pour le prix du meilleur spectacle d’humour et du meilleur auteur vivant (Obaldia a fêté ses 101 ans), cette reprise d’une pièce de René de Obaldia fait partie de 7 Impromptus à loisir (1961). Dans l’esprit des Exercices de style de Queneau, Patrick Rouzaud offre trois versions de la même pièce : la première est réaliste, dans l’esprit du vaudeville ; la
seconde qui surprend le spectateur, persuadé que c’est la fin de la pièce, reprend fidèlement le texte mais dans une version surjouée, délirante, accentuant les aspects absurdes et fantaisistes de l’intrigue et en s’éloignant de la vraisemblance et de la psychologie ordinaire ; lors de la troisième et dernière reprise encore plus inattendue, plus courte, trépidante, le débit accéléré et le jeu des acteurs semblent réduire le discours humain à une mécanique vidée de son sens, si bien que l’inflation du langage gratuit et poétique aboutit à l’épuisement physique des personnages las et pressés de rentrer chez eux.

pPar-delà le divertissement vertigineux et les effets de miroir démultipliés, Obaldia nous livre une réflexion sur l’essence du théâtre, la notion de personnage et l’importance de l’interprétation et de la mise en scène. Cette mise en abyme théâtrale est soulignée par l’entrée en scène et la sortie des deux comédiens en transports en commun qui se retrouvent et se saluent. Le décalage est mis en relief par le choix de deux hommes interprétant ces rôles féminins (Julie, la veuve éplorée et Mme de Crampon, la maîtresse du défunt), de surcroît des personnages issus de classes populaires alors que les deux femmes appartiennent à des milieux plus bourgeois, d’où le décalage entre l’apparence et le registre. Les deux amies évoquent le souvenir ému de Victor mais au fur et à mesure des confidences et des révélations désopilantes, voire scandaleuses au regard de la morale commune, se dessine le portrait d’un monstre de perversité polymorphe, au lieu de celui qui passait pour un bon mari de son vivant.

À la frénésie du comique de répétition et du jeu de plus en plus outré, avec les intonations suraiguës, l’emphase du discours et des gestes, correspond la déconstruction du personnage honorable et de son image sociale. Cela en dit long sur la face cachée des êtres dans une perspective plus tragique et inquiétante, par-delà la dimension farcesque et jubilatoire. Les masques de la comédie familiale et de l’hypocrisie sociale tombent progressivement pour mettre à nu la noirceur et le néant des êtres humains, nous faisant passer du rire burlesque à l’humour noir et grinçant.

De René de Obaldia
Mis en en scène de Patrick Rouzaud
Avec Mahmoud Ktari et Patrick Rouzaud

Durée : 50 minutes

Du 20 septembre 2019 au 1 er novembre 2020.

Au Théâtre de la Croisée des chemins.

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