La pièce commence dans un kolkhoze en Géorgie. Les kolkhoznik débattent pour savoir qui, du propriétaire ou du travailleur, doit disposer des terres agricoles. Deux récits prennent le relais des discours des paysans sous la forme de contes enchâssés.

D’abord, l’histoire d’une adoption : lors d’un coup d’état révolutionnaire, une servante du roi tente de sauver Michel, héritier du trône, et devient sa mère au gré des mésaventures provoquées par sa fuite du palais conquis. Le deuxième récit est thématique : Le Cercle de craie caucasien est une parabole, elle fait référence au jugement de Salomon, mais aussi à la pièce de théâtre chinoise Li Qianfu. Brecht en a tiré une variante du conflit entre la mère biologique et la mère adoptive. Alors que la reine déchue tâche de légitimer son pouvoir en reprenant possession de Michel, Groucha allègue qu’elle a encore « beaucoup de choses à lui apprendre ». Le procès est mené par l’excentrique Azdav – devenu juge après s’être dénoncé d’avoir protégé, fortuitement, le grand prince en fuite.

Le Cercle de craie prolonge les plaidoyers des parties. Le cercle est un espace physique dans le tribunal, dédié à révéler la vérité. La mise à l’épreuve physique s’oppose à la légitimité sociale des paroles des justiciables. A l’inverse du rituel ordalique, qui consiste en une révélation par la mise à mort, le Cercle de craie proclame la maternité à celle qui secourt l’enfant.

Cette histoire vient apporter une réponse imagée au débat posé par les kolkhoznik. Bien sûr, elle remet en cause la propriété privée. Le cercle mythique parachève les processus de révolution et de guerre qui précèdent l’action : il démontre que l’issue révolutionnaire est la quête de vérité. Une vérité qui met les princes à l’épreuve des actes. Les marionnettes, reine-renarde et servante-biche incarnent la dialectique du maître et de l’esclave, renforcée par une différenciation biologique qui attribue au jugement un caractère absurde ou miraculeux.

Pour mettre en scène la pièce épique de Brecht, Bérangère Vantusso a travaillé avec de jeunes marionnettistes tout juste diplômés de l’ESNAM (Ecole supérieure nationale des arts de la marionnette). Un décor très mobile se déploie sur le plateau. Les blocs de carton servent de structures aux tableaux, et figurent plutôt bien l’instabilité qui règne au moment de l’écriture de la pièce, à la fin de la seconde guerre mondiale. Le village est détruit, les kolkhoznik sont sur le point de le reconstruire, mais il faut encore débattre du partage des terres. Dans ce décor minimal, les acteurs prennent une certaine liberté avec les marionnettes. Pas d’entraves aux mouvements, le dynamisme du rythme prime sur le réalisme de la manipulation. Brecht voulait que ses pièces démontrent la possibilité du changement. La mise en scène de Bérangère Vantusso a ceci de fidèle à son esprit qu’elle tient de la performance. Certes, les ellipses participent de cette dynamique, mais le jeu des acteurs également : il y a dans ce jeu une hétérogénéité de ton et une spontanéité qui libèrent les personnages du dialogue. Ils semblent s’autonomiser lors de passages où le corps agit avec un temps d’anticipation sur le rythme du texte.

Une représentation qui défile comme un songe, avec une compagnie éphémère, un décor précaire mobile, et des personnages animalisés qui semblent aussi bien être des créatures naturelles, dans une forêt de boîtes de carton.

 

Vu au Théâtre Jean Arp.

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