La voix humaine, un diptyque diachronique sur le désamour.

Quand Jean Cocteau écrivit La voix humaine, de nouvelles formes de mobilités ont eu un impact sur la perception du spectateur de l’époque. Walter Benjamin observa à l’époque que le film permettait aux images de transgresser l’espace de proximité « le monde-prison » pour scinder en un prisme d’espaces, pour entamer d’innombrables voyages lointains. De la même façon, le téléphone ouvrit de nouvelles possibilités de communication entre les acteurs permettant d’éclater l’espace physique pour introduire d’autres voix, l’ailleurs au théâtre. L’éclatement de l’ici-maintenant de théâtre, par l’introduction d’autres voix et images filmiques, fut un vrai choc pour les spectateurs de l’époque.

La voix humaine traite le sujet d’une femme abandonnée qui ne partage plus le même espace physique avec son ex-amant, qui essaye d’établir la communication, de le retenir par le fil d’un téléphone filaire, par une mauvaise connexion qui les relie encore. Moins d’un siècle après l’écriture de La voix humaine par Jean Cocteau, Ivo van Hove, un metteur en scène qui conçoit le théâtre comme un art, « […] amené à se réinventer en dehors de ses bornes ».1 prend la décision non seulement d’éclater l’espace physique de La voix humaine mais aussi le temps qui sépare le couple. D’où le titre Un diptyque sur le désamour.

Cette semaine, dans un dispositif scénique fermé, Ivo van Hove donne à entendre la voix d’une femme abandonnée, celle de l’actrice Halina Rejin. Une cellule de verre est érigée entre les spectateur et la comédienne, entre la salle et sa chambre vide et blanche. Une cellule de verre qui accentue son solitude et limite l’accès à l’intimité de cette femme désespérée. Nous n’avons aucun indice sur l’identité, le passé de cette femme solitaire et délaissée. Ce n’est que son dernier cri, son énergie qui transpercent la baie vitrée installée entre le spectateur et l’actrice pour venir nous toucher.

Alors que les vêtements de la comédienne ressemblent à ceux de notre temps, le moyen de communication qu’elle utilise, le téléphone filaire ressemble à celui du siècle dernier où la connexion se coupe de temps à autre plongeant la comédienne dans le monde-prison de son appartement, dans l’isolement de la séparation. Lorsque nous voyons la comédienne tourner en rond avec le combiné du téléphone filaire en main alors qu’un des spectateurs sort son téléphone portable pour « shazamer » la musique de la représentation, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à quel point le monde a changé en moins d’un siècle. Nous continuons à se demander si nous avons de nos jours vraiment la patience d’attendre que la connexion s’établisse pour exprimer nos sentiments ? Dans ce monde qui change à grands pas, est-ce que les émotions d’un couple sont toujours les mêmes ?

Justement, peut-être la semaine prochaine nous aurons une réponse sur nos questionnements puisque l’acteur de la troupe d’Ivo van Hove, Ramsey Nasr, nous dévoilera l’homme à l’autre bout du fil, donnera voix aux réponses silencieuses de ce diptyque et présentera la perspective de l’Autre, une perspective écrite par lui-même en 2016. Ivo van Hove explique que l’acteur a voulu placer sa voix et ses idées dans le contexte actuel :

Cet homme s’occupe des réfugiés, voit mourir des enfants. Face aux émotions de son ex-compagne, il pense qu’il y a des choses plus importantes. Il vit désormais avec une autre femme. Au-delà de ses interrogations sur le monde, c’est compliqué pour lui aussi, intimement».

C’est un homme de nos jours, avec nos préoccupations, nos impatiences, nos peurs, notre évolution de la communication. Un homme qui s’exprime devant un ordinateur. Ainsi, les deux acteurs sont dans deux spatialités, deux temporalités différentes, presqu’un siècle les sépare dans leur manière de penser. De la même façon, les deux spectacles, les deux parties du même diptyque, sont espacés dans le temps pour les spectateurs. Un voyage dans le temps, dans l’évolution de notre manière de communiquer et d’aimer. Pour le dire avec les mots d’Ivo van Hove, un voyage temporel dans tout ce que le couple a subi comme influence au fil des années. :

Sur la question du vivre ensemble, le couple est la société la plus petite. On y lit toutes les émotions, tous les conflits. Et bien sûr il subit l’influence du monde.

Nous attendons avec impatience la continuité de cette histoire de désamour scindée dans le temps et l‘espace.

1- Ivo van HOVE, (introduction et entretiens réalisés par Frédéric Maurin), Ivo van Hove, Arles, Actes Sud – Papiers, 2014, p. 12.

PAYS Pays-Bas

TEXTE Jean Cocteau MISE EN SCÈNE Ivo Van Hove

AVEC Halina Reijn

TRADUCTION Halina Rejin & Peter Van Kraaij

DRAMATURGIE Peter Van Kraaij

SCÉNOGRAPHIE & LUMIÈRES Jan Versweyveld

ASSISTANT SCÉNOGRAPHE Pascal Leboucq

CASTING Hans Kemna

COSTUMES Wim Van Vliet

Du au 5 au 9 novembre 2018.

Au Théâtre de la Ville.

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