La Révolte : ce titre a de quoi surprendre quand on se dit que la pièce a été écrite par un écrivain à particule d’ascendance bretonne. Quant à l’affiche soulignant le contraste entre la pâleur spectrale de la femme et l’homme aux yeux baissés sur fond rouge, elle semble plutôt annoncer les épisodes de la Commune dont Villiers de L’Isle-Adam a été le témoin. Cependant il n’en est rien et ce drame bourgeois en un acte (1870) qui se déroule en une nuit nous plonge moins dans l’Histoire collective que dans l’intimité d’un couple en crise. Ni romantique, ni symboliste, ni naturaliste et loin de la trivialité vaudevillesque, avec un duo mari-femme – et pas de trio avec un hypothétique amant -, la mise en scène dépouillée (lumière froide, longue table, décor nu) se concentre sur un huis-clos conjugal initialement tranquille. Comme dans le sinistre poème de Rimbaud qui maudit « Les Assis » et toutes formes d’accroupissement moral et intellectuel, Félix (onomastique ironie) sera souvent « assis » derrière sa table devenue tribunal domestique. En revanche sa femme finira par se lever et partir pour échapper à cet espace carcéral étouffant matérialisé par la scène, quand elle semble tourner en rond, passant à gauche puis à droite, comme un oiseau en cage fuyant sa cage dorée. À l’époque il n’y eut que cinq représentations et c’est plus tard que la pièce trouvera son public. Villiers de L’Isle-Adam qui sera salué par Huysmans semble né trop tôt dans un monde trop vieux.

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Deux êtres que tout semble réunir (leur classe sociale, leur mode de vie, la famille) et que leur caractère et leur vision du monde sépare en réalité, vont s’affronter pendant un peu plus d’une heure : ce qui aurait dû être un dialogue amoureux devient un conflit ouvert aboutissant à un état de guerre civile conjugale. Madame annonce placidement à Monsieur qu’elle va le quitter après avoir relu un livre de comptes et lui avoir fait état de manière détaillée de ce qu’elle a dépensé et de ce qui lui revient après ces années de mariage passées dans la minutieuse vérification des comptes et la laborieuse gestion de la fortune de Félix le bienheureux. Le presse-papier en verre posé sur la table brille dans la pénombre (symbole d’un cœur pur qui palpite encore ?) alors que le reste de la scène est faiblement éclairé. Quand s’apprêtant à partir malgré les supplications ridicules de Monsieur, elle met lentement son long manteau noir, Élisabeth ressemble à une héroïne de Tchekhov, Nina revenant près de son lac ou à Macha qui porte le deuil de sa vie : elle aussi est une mouette.

LA REVOLTE  de Auguste de Villiers de l'isle Adam, mise en scene de Charles Tordjman au theatre de Poche a partir du 17 mars 2018. Avec: Julie Marie Parmentier, Olivier Cruveiller.(photo by Pascal Victor/ArtComPress)

(photo by Pascal Victor/ArtComPress)

La révolte n’est pas si éloignée d’une critique de la société bourgeoise et capitaliste du XIXe siècle qui favorise l’enrichissement des uns aux dépens de l’appauvrissement des autres. A l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’aliénation économique s’ajoute celle de la femme dans sa dépendance morale, sociale et économique. La jeune épouse (17 ans) exploitée est incomprise, mal-aimée malgré les protestations maladroites du mari plus âgé (40 ans), très lourd, plein de suffisance, content de lui, centré sur lui-même et autoritaire quand il rappelle les devoirs de toute bonne épouse, avec un clin d’œil à L’École des femmes. Mais comme chez Molière on constate que l’esprit vient aux filles et aux femmes, même si c’est trop tard. La femme lucide ne veut plus être la complice des malheurs de ceux qui lui assurent une vie confortable et le triplement de la fortune du mari qui profite de tout le monde. D’où l’appel à la révolte de tous les opprimés et autres damnés de la terre, les pauvres contre les riches, les épouses asservies contre les maris médiocres. Après la lutte des classes (un an avant la Commune de Paris), la guerre des sexes aura-t-elle lieu ?

En effet la révolte prend aussi des accents féministes avant l’heure et transforme Élisabeth en héroïne désenchantée, dans la lignée des jeunes filles rêveuses et sentimentales élevées dans des couvents, qui passent du cocon familial à la réalité prosaïque de la vie conjugale et qui s’étiolent dans la monotonie de leur condition formatée par la société. Elle est plus proche par sa douceur et sa résignation finale de Jeanne – dans Une vie de Maupassant – que Madame Bovary qui court à sa perte, provoquant la ruine financière et morale de toute la famille. Cependant elle partage avec l’héroïne de Flaubert le dégoût du mari (sa passion pour la nature rappellent les aspirations romantiques d’Emma) ainsi que le désintérêt pour sa fille en qui elle ne voit que l’enfant et le reflet du mari (complexe de Médée ?), contrairement à Effi Briest ou à Anna Karénine qui souffrent d’être privées de leur enfant et finissent par mourir.

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L’épouse des champs et des grèves (elle rêve de contrées lointaines comme Emma Bovary) s’oppose à l’époux des villes mais elle n’ira pas jusqu’au bout et cette révolte désespérée ne sera pas une révolution. Certains considèrent que c’est un échec, d’autres que ce n’est pas complètement un retour à la case départ dans la mesure où elle éprouve de la compassion pour le mari qui a été vaincu et qui a entendu bien malgré lui tout ce qu’elle avait sur le cœur dans la divergence de leurs discours. En effet les chiffres et les mots du mari terre à terre qui semblent directement sortis du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert sonnent faux et font rire le public, contrairement aux accents poignants de la femme lyrique qui sort de l’ombre et qui fait basculer la pièce dans le tragique du quotidien. Dans ses tirades qui sont autant de sursauts de son moi qui s’affirme en s’opposant, elle sait redonner saveur, relief et poids aux mots, bien qu’elle soit écrasée par son destin couleur de muraille, à l’image des sages bandeaux de sa coiffure. La purgation des passions a eu lieu et l’on sort avec une étrange sensation de vide et une légère amertume féconde : la révolte est toujours d’actualité.

De Villiers de L’Isle-Adam. Mise en scène Charles Tordjman

Avec Julie-Marie Parmentier et Olivier Cruveiller

Du 17 mars au 15 juillet 2018 (du mardi au samedi à 21h, dimanche 15h)

Au Théâtre de Poche, 75 bd du Montparnasse 75006 Paris. Réservations 0145445021

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