Comment peut-on avoir la nostalgie des blattes ? Telle est la question que spectatrices, spectateurs, ne peuvent manquer de se poser, sachant que les blattes, et avec elles les rats peut-être, symbolisent évidemment la résurgence au cœur même des sociétés les plus industrialisées d’une nature qui s’obstine de millénaire en millénaire, une nature qu’aucun béton ne parvient jamais à éradiquer tout à fait. Comment peut-on en être au temps d’après les blattes et s’en plaindre ? Voilà qui lance le mouvement de la pièce de Pierre Notte, au titre incitateur, mais presqu’aussitôt révolu : il ne vaut qu’une réplique dans le cours du dialogue.

LA-NOSTALGIE-DES-BLATTES_GiovanniCittadiniCesi_025_1000_1000Deux femmes âgées, interprétées par Catherine Hiegel et Tania Torrens, sont assises face à nous, et, des chaises qui les campent bien en face, elles ne bougeront pas. S’exprimant depuis un lieu, une époque indéfinis, en forme de dystopie, menacées par le fracas d’avions de guerre ou de drones qui rasent leur espace par intervalles, elles incarnent un monde disparu qui tient au nôtre par de nombreux liens et de ce fait ne semble pas définitivement renvoyé à un lointain imaginaire. Elles ne paraissent pas se connaître, se provoquant l’une l’autre, leur présence réciproque est vécue comme un désagrément, accentué par la disparité des conditions, l’une prostituée, l’autre comédienne, l’une manifestant physiquement son laisser aller, l’autre tenant la pose avec raideur. Ce qui les tient ensemble doit relever du théâtre puisqu’elles anticipent le vide de la salle, ils ne viendront pas : qui ? ces spectateurs qui retiendront que Tania a joué Tchekhov, qu’elle sait magnifiquement imiter le tremblement d’une maladie de Parkinson, que Catherine feint (plus ou moins bien) l’Alzheimer ? Ces spectateurs que nous sommes ? Elles se défient, l’illusion n’est pas que pour nous mais vaut entre elles, dupes tout à tour des pièges du jeu. Par-delà rivalités et dissensions elles s’apprivoisent peu à peu, unies par la dénonciation d’une société tout à l’éloge de l’hygiène et du propre, du neuf, de la norme comportementale, une société où elles-mêmes simples êtres humains sont devenus des exceptions malsaines par le témoignage de la vieillesse sur leur corps. Les rides sont inconvenantes comme les blattes.

Ce petit morceau dramaturgique, créé au Rond-Point en 2017 et disponible aux Éditions de l’Avant-Scène, a été cousu à l’usage des deux anciennes sociétaires de la Comédie Française, talentueuses comparses qui accentuent révolte, colère, enchaînent les répliques sans faillir avec leur virtuosité de toujours. Pourtant, elles servent un support assez faible, cette attente à la manière de Beckett, cette aseptisation tenant de Brave New World, cet univers absurde rappelant Ionesco parfois, ne nous marque guère, l’énigmatique irruption dans ce futur inquiétant ne parvient jamais à une proposition convaincante. Voilà pour ce qui concerne le projet d’ensemble, pourtant, isolément, certains échanges passent avec force. Rien à faire toute la pièce repose sur elles.

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Du 20 septembre au 24 novembre 2018.

Au Théâtre Petit Saint-Martin (17, rue René Boulanger 75010 Paris)
Durée : 1h10

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