La scène du théâtre Dejazet met en avant une tragédie de Cyrano de Bergerac, l’écrivain du XVIIesiècle plus généralement connu comme auteur des Histoires comiques des États et Empires de la Lune (1657). La mort d’Agrippine (1654), unique tragédie de l’auteur, n’a connu quasiment aucune mise en scène depuis le temps de son écriture, ainsi, celle proposée par Daniel Mesguich, constitue-t-elle l’exploration originale d’un répertoire existant et presque ignoré.

Il faut dire que la pièce a souffert en son temps de ce qui la ferait le plus apprécier probablement aujourd’hui, son matérialisme avéré, expliquant beaucoup de son éviction des théâtres. On y entend Séjanus s’en prendre à la filiation aristocratique :

COD_0342« Mon sang n’est point royal, mais l’héritier d’un Roi

Porte-t-il un visage autrement fait que moi ?

Encor qu’un toit de chaume eût couvert ma naissance,

Et qu’un palais de marbre eût logé son enfance,

Qu’il fût né d’un grand Roi, moi d’un simple pasteur,

Son sang auprès du mien est-il d’autre couleur ? »

s’en prendre au divin principe :

« Une heure après la mort notre âme évanouie / Sera ce qu’elle était une heure avant la vie. », et cela presque dix ans avant le libertin Dom Juan.

Tallemant des Réaux, rapporte dans Historiettes, que Sercy, ayant vendu l’impression de l’ouvrage en moins de rien confiait à Boisrobert : « Je m’en étonne » ; « Ah ! Monsieur, s’entendit-il rétorquer, il y a de belles impiétés » (Pléiade, t. II, p. 885). Ce bon mot pour signifier la valeur du texte, celle du vers (même si certains contemporains comme Rotrou ou Tristan l’Hermitte témoignent d’une langue plus déliée) et condamner implicitement son bannissement par l’Église.

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L’intrigue, confrontant rivaux et rivales, plus retors les un.e.s que les autres, est immédiatement signalée aux spectateurs par une atmosphère nocturne, la plongée dans la nuit évoquant ce que les ambitions recèlent de perversité et de trouble. La brume où disparaissent les personnages en fond de plateau contribue elle aussi à signifier l’opacité des intentions et la difficulté d’une saisie unilatérale des propos. Car le langage n’est nullement l’instrument de la transparence, mais un biais maléfique par lequel les êtres témoignent de leur duplicité ; le mensonge, omniprésent, s’impose temporairement pour être bientôt dévoilé, puis renversé de nouveau en un contraire. D’ailleurs, les rôles incarnés par un tenant de l’autre sexe, ajoutent de l’incertitude là où elle régnait déjà : Tibère est interprété par Sterenn Guirriec, Nerva, son confident, par Joëlle Luthi, Cornélie, la confidente d’Agrippine est jouée par Yan Richard. Le mouvement général contribue ainsi à une sorte d’emportement d’où a fui tout référent stable ou palpable, dans une allusion shakespearienne au travestissement.

Cependant, si le travail sur la double entente symbolise la théâtralité même, l’apparence et le jeu, les phénomènes de déréalisation passent encore par les choix artistiques, des maquillages appuyés, des tenues combinant de nombreux codes (de la peau de bête primitive, à la walkyrie, aux collants grunge, à la noirceur gothique…) signalant cet univers de violence et de tension : une esthétique de la vulgarité difficile parfois à admettre même si on peut y lire la marque personnelle et significative du metteur en scène. En ce sens Cyrano de Bergerac est inscrit par la troupe à l’opposé d’un Racine soucieux au contraire de dépouillement et de sobriété, ce foisonnement baroque envahit l’espace tout en faisant l’objet d’un choix unique et permanent puisque plus rien de ces conventions ne bougera au fil des actes.COD_0100

S’il semble que l’emportement collectif entraîne du côté de la folie et de la passion, cette tendance est constamment contrebalancée par un effort de rationalisation.

Le contenu de chaque scène est annoncé en voix off, synthétisant l’action mais appelant aussi à voir autre chose que ce qui est montré. Ainsi la voix se comprend-elle comme un appel à rester vigilant. En outre, lire sur les lèvres du personnage en miroir du locuteur contribue à dénoncer le discours comme n’étant pas l’émanation d’un individu, mais comme pouvant se prêter, être porté par autrui, interchangeable dans un certain nombre de ses prétentions. La scansion des vers par des temps frappés, le redoublement par un thème musical, la stricte calculatoire des déplacements, ces différents rappels tentent de contrarier les égarements et de rendre à la quête de vengeance par Agrippine son ultime signification. On ne sait pas trop si ces ponctuations facilitent complètement l’intelligence du texte, qui, par ses contorsions complexes demande concentration et sens de la déduction.

Du 13 mars au 20 avril 2019

Mardi au Samedi à 20h45

41 Boulevard du Temple – Paris 3ème – Métro République

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