Ce soir-là, dans un garage du village algérien de Sidi Farès, Samir donne une représentation non censurée de Casablanca. Samir, c’est le fils caché d’Humphrey Bogart, à moins que ce ne soit celui d’un projectionniste d’Alger qui lui a légué plusieurs bobines de films où subsistent les scènes habituellement coupées, car jugées trop subversives, par le pouvoir en place.

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Nous voilà, nous le public, transformés en spectateurs de ce cinéma de bric et de broc où se rejouent les plus beaux baisers du septième art. Nous voilà devenus les hommes de Sidi Farès. Je dis bien les hommes, car au Haram Cinéma, les femmes sont… haram. Seuls les hommes sont autorisés à voir « galoches et bouche-à-bouche ». Jusqu’à ce que, travestie, se glisse dans la foule Leila, la fille du colonel.

Samir, qui se veut moderne, est touché en plein cœur par cette femme qui lui demande pourquoi, puisqu’il est tant à l’avant-garde, elle n’aurait pas droit elle aussi à son quart d’heure de cinéma. Après tout, « il y a aussi des femmes » dans ces films…

Le coup de cœur est réciproque. Un an plus tard, le couple s’aime d’un amour aussi interdit que les baisers des films programmés par Samir. Toutes les nuits, celui-ci rejoint Leila sur la terrasse de son toit, d’où ils rêvent leur vie « d’après » et évoquent ce cinéma que la jeune femme commence elle aussi à connaître par cœur. Ainsi un drap devient le tapis volant du Voleur de Bagdad, et les amants voyagent bientôt vers Paris, transportés par l’envol de leur tapis et leur imagination. Fiction et réalité se confondent au fil des heures passées ensemble tandis que le jeune homme rejoue, pour elle seule, les trésors hérités de son père.

Samir quitte sa compagne alors que le muezzin sonne la fin de la nuit et le retour à la réalité, avec la promesse de se retrouver le soir même. « Si je ne te réponds pas, tu reviendras », affirme-t-elle à celui qui, par les mots de Rhett Butler, la demande chaque matin en mariage.

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À côté des amants, une galerie de personnages prend vie, habitants du village plus pittoresques les uns que les autres : l’épicier qui pousse à l’achat, la grand-mère un peu gâteuse mais affectueuse, la copine collante et lourdingue… Tous sont joués par les trois mêmes acteurs, qui passent avec brio d’un rôle à l’autre, changeant de voix, de tonalité et d’habillement en un tour de main. Outre Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker, les interprètes de Samir et Leila, qui jouent chacun deux ou trois autres rôles, Azize Kabouche incarne à lui seul l’épicier, les deux pères, la grand-mère, le policier… Il est étonnant de voir les trois comédiens donner corps à l’un ou l’autre personnage, offrant à chacun sa personnalité propre, tant et si bien qu’on oublie que le même visage vaut pour plusieurs. Le spectateur savoure les dialogues plein d’ironie et de tendresse mêlés. C’est aussi avec humour que sont convoquées des références cinématographiques aussi disparates que Autant en emporte le vent, Dirty dancing ou 37°2 le matin. La mise en scène est à la fois sobre et intelligente. De quelques éléments de décors anodins – caisses en plastique, bidons vides ou cordes à linge auxquelles pendent tapis, draps ou habit – naissent une terrasse, un intérieur, une estrade, une devanture d’épicerie…

Ainsi est recréée l’atmosphère d’un village algérien de la fin des années 1980 où la modernité – ici figurée par l’accès à l’eau courante – tarde à arriver. Derrière l’apparente insouciance, se dévoilent peu à peu les problématiques d’une Algérie conformiste, en proie à la pénurie et au chômage.

Les personnages facétieux, surtout présents dans la première partie de la pièce, disparaissent au profit de la sévérité du colonel, du désespoir de Zino, de la colère d’Amar. Le policier du village, qui cherche à coincer Samir pour son trafic illégal de baisers, tout en souhaitant assister à une séance, se fait moins présent alors que le colonel prend plus d’ampleur, comme pour souligner que la conjoncture, devenue trop grave, est désormais du ressort du second. Quant aux allusions au septième art, elles s’estompent au fil de la pièce, à mesure que le rêve se heurte à l’écueil de la réalité. De la même manière, l’histoire fictionnelle de la pièce est peu à peu rattrapée par l’histoire réelle de l’Algérie, alors que se tissent en toile de fond les événements de 1988. La révolte se propage chez une jeunesse qui ne voit aucune perspective d’avenir et chez des ouvriers toujours plus appauvris. Ces derniers se mettent en grève, les étudiants manifestent, et la tension monte jusqu’à ce qu’éclatent des émeutes en octobre 1988. L’armée est envoyée pour remettre de l’ordre et les émeutes sont fortement réprimées. C’est au milieu de ses évènements tragiques que nos personnages tentent de se faire une place. Si le drame l’emporte parfois, l’espoir n’est jamais totalement perdu. Et l’on prête volontiers à Leila et Samir les mots de Scarlett O’Hara : « Après tout, demain est un autre jour ! ».

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Un spectacle de Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker

Mise en scène de Régis Vallée

Avec Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Azize Kabouche

Du 15 novembre au 18 janvier 2018 (Puis en tournée dans toute la France).

Au Théâtre des Béliers parisiens

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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