Aller voir La Guerre des Salamandres, c’est se laisser entraîner dans un univers bien particulier, celui de Karel Čapek, où de curieux petits êtres doués d’intelligence vivant au fond des océans côtoient les humains. D’abord cachés aux yeux du monde, leur rencontre avec un capitaine de navire en quête d’aventures et de trésors va bouleverser leur mode de vie avant qu’un hasard de circonstance ne les projette sur le devant de la scène. Les médias s’emparent de ce sujet et celles que l’on appelle les salamandres deviennent la coqueluche du genre humain, font l’objet de débats scientifiques…, mais attirent aussi la convoitise de ceux qui voient en elle un potentiel à d’exploiter…

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Irréaliste diront certains ? Bien au contraire, si l’œuvre emprunte la voie du fantastique, c’est pour mieux évoquer le réel. Comédie burlesque, fable écologique, récit d’anticipation, elle mélange les genres pour mieux dépeindre – et dénoncer – notre société. Le roman de Čapek, auteur tchèque à l’œuvre protéiforme inventeur du mot « robot », est ici adapté par Évelyne Loew et mis en scène par Robin Renucci à la Maison des métallos. Il n’est pas anodin qu’une pièce avec une telle thématique se joue dans ce lieu culturel, ayant fait le choix d’un théâtre engagé décryptant nos rapports sociaux. La galerie de personnages que l’on croise tout au long de la pièce sont autant d’archétypes sociétaux – le vieux loup de mer, la starlette de cinéma, le fils à papa, le journaliste blasé de l’actualité, l’entrepreneur devenu chef d’une entreprise florissante, la bonne Samaritaine… Sept comédiens les incarnent tour à tour et se font tantôt choristes, tantôt bruiteurs, tantôt accessoiristes.

maison-des-metallos_guerre-salamandres_4Cinquante-trois personnages traversent une intrigue aux multiples rebondissements, contée et commentée par un narrateur perché sur une échelle de bibliothèque. Le capitaine Van Toch, premier à avoir eu un contact réel avec les salamandres auxquelles il s’est attaché, propose un marché lucratif à l’homme d’affaires Bondi : un bateau contre des perles. Ses amies se trouvent à l’étroit dans leur habitat, le bateau lui permettra de les transporter d’un lagon à l’autre, d’un continent à l’autre. En échange, ce peuple des mers ramassera quantité d’huîtres – et donc de perles… Ce qui partait d’une bonne intention, améliorer la vie des salamandres, va finalement se retourner contre celles-ci à la mort de leur protecteur. Car le consortium qui détient le marché va vite considérer que l’entretien des petits êtres coûte trop cher et que l’on pourrait sans doute leur trouver un usage plus rentable que les perles. Et, rapidement, le sort des « employés » de l’entreprise va se dégrader, tandis que celle-ci engrange de plus en plus de profit, en déclinant la « marque » salamandre à toutes les sauces. Alors que leur réduction en esclavage paraît de plus en plus flagrante, peu de voix s’élèvent pour défendre la liberté et le bien-être des opprimés, et elles sont rapidement contenues. « Ce ne sont pas des hommes », justifie le majordome de Bondi. « C’est déjà ce que l’on disait des esclaves noirs », rétorque son épouse. Le parallèle avec la traite négrière est évident ; ainsi la religieuse qui souhaite donner une éducation aux salamandres, avec ce mélange toujours ambigu de condescendance et de bienveillance, n’est pas sans rappeler les missionnaires venant apporter la civilisation au « bon nègre ». C’est toujours l’homme – ou l’homme blanc – qui est considéré comme supérieur ; le journaliste loue la pédagogie du gardien de zoo – qui ne semble pourtant pas avoir inventé la lune – pour avoir appris à une salamandre à parler, plutôt que d’en attribuer le mérite aux capacités de celle-ci.

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Malgré le sérieux des thématiques, l’humour est très présent dans l’œuvre de Čapek, ce que l’adaptation théâtrale a bien su traduire. Moquerie envers les petits travers de tout un chacun, personnages excentriques voire un peu fous, interpellation du narrateur à propos de l’intrigue par les comédiens…, autant d’éléments qui apportent rire et sourire tout au long du spectacle.

Sur scène, une immense table ronde est surplombée par une structure en fer amovible, elle aussi arrondie, qui sert d’écran de projection, figure la voile d’un bateau ou l’auvent d’une cabane de plage. Par de simples aménagements, effectués par les comédiens au vu et au su du spectateur, ce dernier se trouve plongé dans l’un des multiples lieux que traverse l’intrigue, du bureau de conférence de rédaction à l’estaminet, de la ruelle de port ou de la salle des marchés à l’intérieur petit-bourgeois. En montrant la facilité et la simplicité avec laquelle on peut passer d’un univers à l’autre, est ici souligné le thème de la mondialisation de plus en plus présent au fil de la pièce.

Le décor mélange le bois et le métal, référence à l’époque du roman et à son ère industrielle. La présence d’une machinerie actionnée à vue évoque l’univers des Temps modernes. Les costumes et les accessoires s’inspirent également des années 1930, de Métropolis aux cabarets berlinois. L’évocation des années folles transparaît dans certaines scènes, comme celle de la rencontre des salamandres avec un groupe d’amis, jeunesse dorée d’Hollywood, qui déclenchera l’engouement médiatique : surjouée par les comédiens, elle ressemble à un film muet où le défaut de paroles oblige à exagérer les expressions.

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La clairvoyance de Karel Čapek ne peut qu’étonner, tant l’œuvre nous paraît actuelle. L’intrigue débute en 1936 – une allusion aux congés payés permettant au spectateur de la dater – et s’étale sur une vingtaine d’années. Or le roman a été écrit en 1935. Et Čapek place dans son ouvrage de multiples questionnements bien contemporains : l’omniprésence de la publicité, le chômage et la crise, l’accélération du temps, l’exploitation des richesses naturelles, la cotation en bourse de tout et n’importe quoi, les lanceurs d’alerte, la mondialisation, la souffrance animale… Les salamandres sont classées par catégories en usant d’une novlangue à base d’anglicismes, là aussi évocatrice d’une tendance à la mode, classement qui « désalamandrise » ces êtres en les réduisant à leur fonction dans l’organisation du travail. La réunion des actionnaires de la multinationale se clôt par un rituel à la limite du fanatisme, reflet d’un monde où le culte de l’utopie libérale aurait remplacé celui de la personnalité. La façon dont la lumière éclaire ces ersatz du CAC 40 les rend inquiétants, évoquant une société secrète qui déciderait de l’avenir du monde, s’en partageant les fruits. La loi du marché comme seul principe, la recherche du profit à tout prix, aux dépens des droits humains (ou, en l’occurrence, salamandrains) et de l’environnement, tout cela ne nous laisse pas indifférent et nous parle aujourd’hui fortement.

Il y aurait encore mille choses à dire sur cette pièce, tant l’œuvre est foisonnante et résonne d’échos avec notre monde contemporain. Pour ne rien en perdre, allez voir ce spectacle et plongez sans hésiter aux côtés des salamandres.

De Robin Renucci et Karel Čapek

Mise en scène : Robin Renucci
Adaptation : Evelyne Loew, à partir de la précieuse traduction de Claudia Ancelot
(1925-1997) parue aux éditions La Baconnière
Avec Judith d’Aleazzo, Henri Payet en alternance avec Gilbert Epron, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Julien Renon, Chani Sabaty

Scénographie : Samuel Poncet
Objets, accessoires animés : Gilbert Epron
Lumière : Julie-Lola Lanteri-Cravet
Images : Philippe Montémont et Samuel Poncet

 

Conception son et vidéo : Philippe Montémont
Costumes et perruques : Jean-Bernard Scotto, assisté de Cécilia Delestre et Judith Scotto
Bruitages : Judith Guittier
Coach vocal et linguistique : Irène Kudela
Assistante à la mise en scène : Karine Assathiany
Production : Tréteaux de France – Centre dramatique national

Du 17 au 28 octobre 2018.

A la Maison des Métallos

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