Alors que le public prend place, le comédien est déjà en scène, assis à une table en fer, la tête entre les bras, comme endormi. Le silence se fait, et le personnage s’éveille, se relève laborieusement. C’est un vieil homme, à la voix éraillée, grimé en clown, qui se donne à voir.

Le personnage joue au début de son aspect clownesque, ouvrant et refermant les tiroirs, y prenant une banane qu’il avale, puis une autre, dans des gestes propres au comique de répétition et au cirque. Alors qu’il glisse sur une peau de banane, il prend le public à témoin de ce classique de la bouffonnerie, première mise à distance entre son déguisement et ce qu’il est vraiment, entre l’amuseur public et le vieux bonhomme pathétique.

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L’intrigue tient en peu de mots : tous les ans, lors de son anniversaire, Krapp enregistre une bande sonore de l’année écoulée et en réécoute une choisie parmi les précédentes. Cette fois-là, alors que Krapp est à l’aube de ses 80 ans et au crépuscule de sa vie, il sait que cet enregistrement sera le dernier. Il écoute l’une des bandes de sa jeunesse, commentant ses dires, se remémorant ses instants, instaurant ainsi un dialogue avec cet autre lui-même. Cet autre qui est à la fois proche et loin de lui, qu’il dénigre tout en l’enviant, qu’il ne comprend plus toujours, si bien qu’il doit chercher, dans un dictionnaire aussi âgé qui lui, certains des termes qu’il utilisait à l’époque.

Plusieurs époques de sa vie se juxtaposent dans ce dialogue avec lui-même, des épisodes de son enfance, de cet instant décisif où une tempête l’a fait approcher de l’ultime vérité, de ce moment d’amour. Autant de souvenirs qui peuvent être évoqués soit par le Krapp âgé, soit par celui qui parle sur la bande-son. Le vieil homme revoit ainsi le jeune homme qu’il était à travers l’évocation de l’homme d’âge mûr, tout en se rappelant de lui enfant, quatre âges étant ainsi réunis.

Le grésillement du magnétophone fait écho à la voix éraillée du protagoniste, voix qui ne doit rien au hasard. Beckett l’a voulue ainsi, elle lui a été inspirée par Pat Magee, acteur irlandais, qui tint d’ailleurs le rôle de Krapp et collabora avec Beckett. Ce dernier adapta également sa pièce avec Martin Held dans le rôle-titre. Pour cette représentation, Samuel apporta des modifications à son texte et aux indications de mise en scène. Cette deuxième version de la pièce est généralement celle reprise par la suite. C’est cependant à la mise en scène originale que Peter Stein et son équipe se sont attachés, conservant entre autres l’aspect clownesque de Krapp ainsi que les séquences de mouvement. Ils estiment en effet que « l’application exacte des mouvements décrits par Beckett donnait à la pièce un cadre, une structure et un certain rythme ». L’œuvre, traduite par Beckett lui-même, a souvent été montée en France ; la première représentation eut lieu en 1970 au théâtre Récamier, dirigée par Roger Blin et avec René-Jacques Chauffard. Jacques Weber relève avec brio le défi de succéder aux grands comédiens qui l’ont précédé, imposant son interprétation par son charisme et son talent.

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Mise en scène Peter Stein

Avec Jacques Weber

Production Théâtre de l’Œuvre, Laura Pels

Le texte est publié aux Éditions de Minuit

 

Représentations :

Du mardi 19 avril au 30 juin 2016

21 h du mardi au samedi, matinée samedi à 18 h, dimanche à 15 h

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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