Pour qu’existe ce type de théâtre, un comédien unique en scène, un décor réduit à rien, une salle microscopique d’un passage inconnu du 19e arrondissement, il faut nécessairement qu’une rencontre se produise, celle d’un texte majeur avec un interprète majeur.

Le texte, on le connaît, quoiqu’il ait inévitablement subi quelques ponctions afin de tenir dans le laps de temps nécessaire : le découpage a été effectué par Catherine Camus, fille de l’auteur, et l’on ne tentera pas d’interroger les partis pris, sachant que le noir scande le déroulement du récit qui retrouve par cet artifice de la mise en scène son articulation en parties.

Le texte, on en connaît les ambiguïtés fondamentales, qui vont des dissensions avec les existentialistes qualifiés de juges-pénitents (c’est ainsi que se désigne le protagoniste Jean-Baptiste Clamence), aux données autobiographiques interrogeant la trahison de classe, aux démonstrations pompeuses du personnage imbu de sa personne et préférant la culpabilité collective à la culpabilité individuelle lorsqu’il s’agit de masquer sa lâcheté.

Le comédien, en bras de chemise, en veste et cravate, en manteau, puis l’inverse, joue de ce simple accessoire pour signifier les postures, de la grandiloquence de l’avocat au pilier de bar, de l’espace intérieur et fermé au dehors menaçant (la marche s’effectue au risque de la rencontre d’un pont, rappel implicite du suicide de la jeune femme qui a décidé de la métamorphose subjective), de la bonne santé à frilosité du malade… Clamence s’adresse à un interlocuteur auquel il conte son histoire avec une lourde complaisance, mais s’appuyant sur le roman, le lecteur sait que cet interlocuteur n’apparaît jamais, qu’il n’est peut-être que fictif, à moins qu’il ne s’agisse de lui-même justement. La théâtralité du discours s’adapte donc avec une relative facilité aux conditions de la dramaturgie, soliloque, si l’on admet qu’il s’agit d’un jeu de miroir, monologue, si l’on veut croire dans une altérité en face.

Tout le talent participe donc de l’articulation des voix contradictoires du personnage, tantôt hâbleur, tantôt hésitant, affirmatif et double, insinuant et pervers, philosophe et trivial, prétentieux mais capable aussi d’admettre des faiblesses. La vox clamantis in deserto, rappel de saint Jean-Baptiste, faisceau d’allusions qui justifie prénom et nom, est devenue voix de son acteur, non pas cri justement mais modulation, une comédie de la comédie, celle que se joue un homme, défenseur de la veuve et de l’orphelin, pape, prophète et épave.

Jean Lespert endosse cette grande solitude, plus d’une heure de travail de mémoire et de déclamation, mais dans une totale correspondance avec le sujet qui n’apparaît plus que comme une mise en abyme de la situation même : un Clamence en proie à une forme analogue de la solitude, qui n’a d’autre alternative que de meubler le vide par son souvenir, peupler le désert de sa modulation.

Mise en scène : Vincent Auvet

Adaptation : Catherine Camus et François Chaumette

Distribution : Jean Lespert

Tout public (à partir de 15 ans)

Genre : théâtre contemporain

Durée : 1h20

nn

Du 18 septembre au 18 juin 2018.

Au Théâtre Darius Milhaud

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