Le Théâtre Studio d’Alfortville a préparé pour le mois du mars 2018 la mise en scène d’une pièce classique du drame moderne, « La Cerisaie » d’Anton Tchekov, qui tourne autour la mise en vente du domaine de la comtesse endettée Ravenskaïa dont la partie la plus précieuse est une vielle cerisaie. Or, derrière cet épisode se cache un thème plus profond, celui du contraste entre les temps aristocratiques dévolus et l’avènement de la modernité. La réalisation de cette pièce de théâtre s’inscrit dans le cadre du projet de Christian Benedetti destiné à l’œuvre du dramaturge russe. La Cerisaie est déjà la quatrième partie de ce projet, après La Mouette, Oncle Vania et Trois sœurs. Ce projet est d’autant plus personnel que Benedetti collabore à la traduction de ces pièces. Quel spectacle offre-t-il avec son équipe aux visiteurs du Théâtre studio d’Alfortville ?

zzzzzzzCe spectacle peut être considéré, constatons-le dès le début, comme une expérience dramatique intensive et énergique dont l’effet se fonde surtout sur l’art des acteurs. La mise en scène semble simple et épurée ce qui néanmoins aide à relever la force dramatique de Tchékhov sans distraire inutilement l’attention du spectateur. Déjà l’endroit du théâtre, une ancienne grange d’Alfortville, peut bien évoquer la campagne russe où se déroule le drame. De même, le décor est minimaliste : outre quelques pièces de meubles, la scène reste presque vide, rien n’empêche alors de se concentrer sur le texte et sur les acteurs. Le metteur en scène démontre ainsi sa connaissance profonde de l’art dramatique de Tchékhov qui ne se traduit ni en actions dramatiques ni en histoire forte mais à travers les répliques des personnages, en description de leur état psychique et de leurs drames internes.

Les costumes s’inspirent dans le même principe de pureté : ils sont « actualisés », les acteurs portent des jeans ou des baskets. La quasi-absence des costumes n’empêche pas néanmoins de souligner les caractères des personnages par des petits détails (chapeau aristocratique de la comtesse Ravenskaïa, lunettes « intellectuelles » du socialiste Trofimov). Une seule personne déguisée qui est, symboliquement, le vieux valet de chambre qui personnifie les anciens temps à jamais perdus. Si la mise en scène est en général effective et persuasive, il faut cela dit remarquer que quelques-uns des aspects apparaissent comme une offrande aux conventions de la dramaturgie « alternative ». Il s’agit par exemple de la danse frénétique des protagonistes derrière le paravent ou de la performance d’escamoteur de la gouvernante Charlotta dont le caractère spectaculaire contraste avec la simplicité du reste du spectacle. Ces petites scènes semblent donc parfois un peu abusives mais, il faut l’avouer, ils aident les spectateurs à rester concentrés pendant une heure et demi de spectacle.

eeeeeCe qu’il faut souligner, ce sont les acteurs dont la performance impressionne le spectateur plus d’une fois. Chaque membre de la troupe sait bien s’adapter au caractère de son rôle et performer les drames internes qui le bougent. Mentionnons Brigitte Barilley comme la comtesse Ravenskaïa, aimable et spontanée mais plongée dans le passé et incapable d’accepter la réalité de sa faillite financière, Antoine Amblard comme Trofimov, étudiant idéaliste et utopiste ou Christian Benedetti lui-même qui s’est attribué le rôle du marchand Lopahkine, ancien moujik parvenu qui achète le domaine de la comtesse. Au début du spectacle, le spectateur peut avoir impression que les acteurs exagèrent dans leurs expressions. Pourtant, on se rend rapidement compte que cette exagération et cette tension interne sont déjà incorporées dans le texte du drame. « La Cerisaie » démontre l’existence humaine privée d’un sens profond, nourrie par la nostalgie pour le passé inexistant ou par les illusions amères. Les personnages de Tchékhov sont à la fois grotesques et tragiques (« Je suis absurde », affirme la comtesse Ravenskaïa), hantés par leurs obsessions. Cet aspect tragicomique nous semble bien relevé et par les acteurs qui performent aussi bien les éclats d’émotions que les moments de nostalgie méditative ainsi que par la mise en scène. Le point fort de la réalisation consiste justement à respecter l’esprit originel de la pièce qui présente Tchékhov comme l’observateur doué des passions humaines et comme un précurseur de la modernité théâtrale.

En somme, l’impression générale du spectacle « La Cerisaie » reste assez positive. Il s’agit certainement d’une réalisation réussie qui fait ressortir les qualités du texte de Tchékhov. Saluons, une fois de plus, la mise en scène qui s’avère à la fois moderne et fidèle à l’esprit du texte original, sans « actualisations » abusives de même que la performance persuasive des acteurs. « La Cerisaie » est à recommander comme un spectacle passionnant qui fait découvrir les aspects tragicomiques de la condition humaine.

 

De Anton Pavlovitch Tchekhov

Mise en scène Christian Benedetti

Assistante à la mise en scène : Nina Villanova

Traduction de Brigitte BARILLEY, Christian BENEDETTI et Laurent HUON

du 5 mars au 24 mars 2018 à 20h30.

Au Théâtre Studio d’Alfortville.

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