Un cri de révolte dans un univers sonore et visuel métallique

Dans un plateau investit d’un dispositif métallique qui ressemble aux éléments, démontés et posés par terre, d’un échafaudage, la première scène s‘avère perturbante. Un gros plan cinématographique sur deux comédiens qui dissèquent minutieusement un oeil, qui finissent cet acte par la phrase : «L’œil ne sert à rien, on regarde avec la tête», alors que d’autres comédiens montent petit-à-petit l’échafaudage derrière eux. Un cadre froid, un univers argenté se construit progressivement, représentant parfaitement le milieu urbanisé des grandes villes japonaises.

zzzzLa configuration d’une scène ne ressemble pas à celle d’une autre, l’écran de projection au fond de la scène est modulaire, transformable et mobile. l’échafaudage est modulable et mobile provoquant une vivacité et énergie étonnante, offrant une multiplicité de perspectives sur la narration. L‘échafaudage, composé de structures identiques, dont des escaliers relient les planchers de chaque structure, permettant la circulation vertigineuse, horizontale et verticale, des comédiens, proposant plusieurs niveaux de jeu, de mises en scène et de points de vue sur l‘action. Le montage de l’échafaudage suggère les établissements malfamés du quartier chaud de Shinjuku lors d’une scène, les « kyosho jutaku », autrement dit les micro-foyers japonais composés d’une chambre par étage, dans une autre scène. Un spectacle qui efface la séparation entre les espaces, entre les temps, entre les scènes. Une porosité de l’espace-temps règne sur le plateau qui interroge le regard des spectateurs leur offrant une multiplicité de choix de points de vue.

eeLe texte est une partition musicale qui crie d’une manière bouleversante et tranchante la révolte de la jeunesse niponne qui se heurte pour trouver une place, pour avoir une identité. Les phrases se répètent, une forme de refrain qui accentuent le malaise des personnages, le malaise d’une époque qui semble être la nôtre : «Les fous refusent d’imiter les autres», «Personne ne connaît mon nom». Un texte bouleversant qui provoque des frissons, qui fait réfléchir longtemps après avoir quitté la salle de la Maison de la Culture du Japon. L‘univers sonore simple et tranchant qui se limite à la présence d’une batterie sur scène accentue la révolte de cette jeunesse et souligne l’univers visuel froid et minérale. Une relecture contemporaine de l’oeuvre d’une des figures culte de la scène et de la contre-culture japonaise des années ’70, Shuji Terayama. Un montage entre la pièce de théâtre, le film de Terayama et les improvisations scéniques avec les comédiens puisque le metteur en scène Takahiro Fujita aime bien adapter le texte à la personnalité et le caractère de chaque acteur. Ainsi, une porosité existe entre le réel et la fiction, le documentaire et l’artistique dont l’âge de l’acteur principal correspond à l’âge du personnage qu’il joue.

ttTerayama et Fujita partagent un point commun, ils sont tous les deux des artistes prodiges et précoces de la scène japonaise. De la même façon que Terayama dans les années ’70, le jeune metteur en scène Fujita veut ouvrir les yeux des spectateurs et réveiller les gens qui dorment. En 1971, Jean-Pierre Thibaudat écrivant sur le Festival mondial du Théâtre de Nancy décrivit Shuji Terayama comme un surdoué précoce en tout : poésie, cinéma, boxe, théâtre, etc. Un artiste, selon Thibaudat, qui assura l’apothéose folle du Festival de cette année et que sa créativité scénique fut comparée à celle de Robert Wilson, les deux marquèrent le Festival mondial d’une empreinte indélébile. Presque une cinquantaine d’années plus tard, Fujita, un jeune metteur en scène né en 1985 dans le nord de Japon et repéré très précocement par le metteur en scène très réputé Oriza Hirata, impose lors du Festival d’Automne son empreinte scénique indélébile.

David Sanson, programme du Festival d’Automne à Paris  
Adaptation théâtrale et mise en scène: Takahiro Fujita
Œuvre originale: Shûji Terayama

Du 21 au 24 novembre 2018

La Maison de la Culture du Japon à Paris

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