Courant octobre et novembre 2015, la compagnie du Théâtre du Peuple Lié et la compagnie de La Joyeuse Lucie Holle collaborent sur une création présentée au Théâtre du Gymnase Marie Bell, pour trois représentations exceptionnelles : Ici les aubes sont plus douces. Au sein de l’équipe, trois jeunes françaises qui se sont rencontrées en Biélorussie dans une école de théâtre, animée par les « descendants » de Stanislavski.
A la sortie de leur apprentissage un an plus tard, elles retournent en France ce projet dans leurs bagages. Un projet à porter à plusieurs, un projet traitant du groupe et de la solidarité face à l’adversité. Ce sujet leur était tout choisi, puisque le Peuple Lié porte le désir de travailler sur « les liens entre les peuples », désir presque constitutif au théâtre, tout spectacle vivant se fondant sur un principe de rencontre et d’échange.

La pièce est adaptée du roman éponyme de Boris Vassiliev, roman très populaire en Russie qui fut traduit en France en 1980. Adapté au théâtre – en Russie – en 1971, ce n’est qu’aujourd’hui et à la demande de ces deux jeunes compagnies que la pièce connait une traduction française.
Durant la seconde guerre mondiale, un petit campement de soldats le long de rails de chemin de fer. L’adjudant chef se plaignant du manque de sérieux de ses troupes, on lui confie alors… un régiment de filles. Cette situation, inattendue et même parfois gênante, n’est pas simple à gérer pour le chef qui ne supporte ni le linge féminin étendu au grand air ni les bavardages et chants des jeunes femmes. On pourrait se croire ici dans une comédie, tant le sujet nous semble léger et prêtant à la plaisanterie. Mais une nuit, ou plutôt au petit matin, la situation va se retourner de façon tragique, et enfoncée au cœur d’une forêt hostile la petite armée resserrera ses liens face à la terreur implacable de la guerre.

Cette histoire d’armée féminine pourrait, à première vue, sembler fantaisiste. Imagination d’un homme s’efforçant de traiter de la dureté de la guerre, de l’humain malmené, à travers la condition féminine et l’altérité homme/femme. Mais loin de n’être que fiction, cela a bel et bien existé : lorsque la Russie fut envahie par l’Allemagne nazie, nombreuses furent les femmes, et jeunes filles, qui s’enrôlèrent spontanément dans l’armée. Elles combattirent, au même niveau que leurs pères, frères ou époux, pour leur pays, pour trouver un sens à ce qui n’en avait aucun, pour que cela cesse.

Ainsi la douceur féminine s’introduit dans le monde de l’armée : linge étendu sur des cordes de tentes, chants, fleurs, bas nylon dans bottes en caoutchouc, confidences à propos des amours laissés en arrière, appartenant à une paix regrettée, et rires, poésie… Une aspiration à l’entraide et à l’amitié, au rêve et au bonheur, un univers de l’éthéré. Cette douceur, cette légèreté se trouvent confrontées à la lourdeur concrète de la guerre : les vêtements d’hommes aux tissus épais qui trop grands empèsent les frêles corps d’enfants, la rudesse des saluts militaires, la boue des marécages, le froid et la fièvre, la peau, sienne ou ennemie, trouée par les balles.
Et si les filles rêvent de se faire inviter au bal au sortir des tourments, elles savent aussi endosser le rôle des hommes, porter les armes et ramper dans la terre, faire leurs preuves sans jamais se départir de qui elles sont. La dépersonnalisation, déshumanisation possible des soldats ne semblent pas avoir prise sur elles, et jusqu’à leurs morts resteront la danse et la poésie, à travers leurs morts mêmes qui les transcenderont.
Ainsi, au delà d’un récit traitant de la guerre elle-même, on découvre un féminisme fort et dépassant les clichés, un féminisme fédérateur et fraternel. Féminisme qui, pour oublié qu’il soit aujourd’hui, étouffé par la Grande Histoire des héros (toujours masculins), a bel et bien existé. Ces quelques personnages de jeunes filles le ravivent pour nous. Dommage qu’ici féminisme se traduise par sacrifice désespéré, s’engouffrant dans les erreurs des hommes faute d’alternatives viables.

Pour cela, pour la découverte d’une œuvre très peu connue en France (et jouée pour la première fois !), pour cette vision inhabituelle de l’Histoire et de la figure féminine en général, la pièce mérite d’être vue. Malheureusement, certains aspects de la mise en scène empêchent un engouement véritable.

Le jeu des acteurs, s’il sonne juste, reste froid. Nous ne sommes pas dans une récitation « par-coeur », cependant on ne voit que des personnages sans jamais parvenir à s’engouffrer totalement en eux, et oublier le dispositif théâtral. Une des raisons de cet écueil est certainement le quatrième mur, qui prend l’épaisseur d’un obstacle. Obstacle à la fluidité. Sans chercher à lancer directement des adresses au public, qui ainsi est censé ne pas être là, les comédiens se placent et s’expriment tournés vers le spectateur, parfois presque ostensiblement, tandis qu’ils discourent entre eux. Ce procédé bien trop convenu ne sied pas du tout au spectacle. Etonnant, pour un travail qui se concentre pourtant sur la sensibilité et le vécu de ses personnages – on s’attendrait à plus de subtilité. Certainement inspiré par la Méthode Stanislavski, le jeu se veut au plus proche du naturel et de la psychologie de ses personnages, dans un style très réaliste. Adaptée à une histoire tragique comme celle-ci, cette technique pourrait s’avérer pertinente et nous toucher au plus profond, pour retenir en filigrane un message éminemment humain. Malheureusement, l’émotion peine à s’installer et l’on n’assiste qu’à une interprétation, une fiction intéressante mais sans plus.

De la même manière, la scénographie s’avère au départ déstabilisante de convenances : un fond de scène où s’étalent des troncs, signifiant la forêt de bouleaux entourant le campement, et une toile peinte stylisant la profondeur du paysage qui s’étend. On craint le simple décor sans plus de justification des objets. Heureusement, par la suite la scénographie se montre évolutive et de nombreux éléments seront déplacés à vue, notamment les arbres qui, dans un système amovible plutôt bien pensé, gagneront la quasi totalité du plateau, permettant de plus riches déplacements. Cela étant, le réalisme intransigeant du moindre accessoire, de la brosse à récurer le linge jusqu’à la hache plantée dans une bûche, aurait été dispensable.

D’autres points de mise en scène, fort heureusement, allègent un univers empesé par ce souci de réalisme. Ainsi des scènes de combat figurées à travers des chorégraphies allusives, qui ne cherchent pas à s’alourdir de détails. Cette idée d’une confrontation où la délicatesse des corps féminins se trouve en prise à une barbarie sans âme est plutôt bien sentie. La mort dansée d’une des jeunes filles restant le passage le plus réussi de la pièce, celui où enfin un début d’émotion peut éclore.

Cette démarche de déréalisation s’applique également à la représentation de l’ennemi : les allemands ne seront jamais présents sur le plateau, menace constante mais inaccessible il ne s’agit que d’ombres, silhouettes noires vidéo-projetées en arrière-scène. Cela a pour effet de circonscrire l’ennemi à un statut déshumanisé de pur prédateur, forme cauchemardesque grandissant à l’envi et pouvant s’infiltrer partout face à l’impuissance de la troupe, elle bien individualisée. Ce procédé viserait presque à extraire le récit d’une guerre en particulier, pour devenir la guerre en général, le principe absurde d’un combat à mort.

On sent, dans tout cela, que les comédiens maîtrisent le jeu aussi bien que la question du corps. Ils peuvent interpréter un texte et des personnages mais également danser, sauter, chanter (une scène a capella en russe le démontre joliment)… Panel de savoir-faire d’acteurs multi-disciplinaires, richesse certainement ramenée de la formation en Biélorussie. Cependant cette force reste bridée par une mise en scène et une direction d’acteurs bien trop convenues, qui peinent à exprimer de réelles émotions. Les compagnies ne se sont pas trouvées par hasard, leurs intentions sont pertinentes et ce projet a un sens certain, loin d’être banal. Mais on ne perçoit pas encore une dynamique de groupe qui nous transporterait, viendrait à notre rencontre pour rafler une approbation enthousiaste. Dommage qu’une jeune équipe innove si peu dans la forme, quand le fond est intelligent.
Gageons que ce travail sérieux soit l’une des premières pierres d’un édifice à venir, et que les créations futures sauront prendre l’ampleur des désirs qu’ils portent en étendard.

©C.Trouilhet/Photolosa.org

©C.Trouilhet/Photolosa.org

Présenté au Théâtre du Gymnase Marie Bell les 26 octobre et 2 et 9 novembre 2015

Une réponse

  1. Augais Elisabeth

    Très bonne critique… mais qui date ! Effectivement, et pour avoir vu la pièce au Gymnase, puis au Théâtre Douze, l’évolution est impressionnante. Remaniée, certaines scènes quasi réécrites, la pièce nous emporte, chaque personnage prend vie, relief et personnalité. Plus vif, plus rythmé, le spectacle ne nous laisse pas spectateur, mais nous sommes compagnons de vie de chacun, on est touché, on rit beaucoup, on pleure. Du coup, le message est plus claire, et le thème de la guerre est traité avec finesse et intelligence… L’acteur jouant en alternance Vaskov avec Antoine Lelandais, Guy Vouillot, est touchant d’humanité, de maladresse, de désarroi face au bouillonnement de vie des jeunes filles… qui arriveront à le ressusciter à lui même.
    A revoir d’urgence !!

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