Hyacinthe et Rose est un spectacle de François Morel, connu entre autres pour son rôle au sein des Deschiens, et leurs sketches aux personnages de français moyens un peu (beaucoup) attardés.
La pièce présentée ici, si elle est moins caustique, reste toutefois fidèle à cet univers où l’on se moque gentiment du désuet, d’une moquerie qui est une forme d’amour. C’est d’ailleurs pour cet humour, cette pâte reconnaissable, autrement dit pour François Morel lui-même que l’on est venu au théâtre ce soir-là, comme l’exprime le flot d’applaudissements croulant lorsqu’il entre en scène (indice d’un théâtre où l’on se rendrait plus pour le nom d’un acteur, le connu, que pour ses nouvelles créations, l’inconnu).

L’histoire, dont il est donc l’auteur, commence fort simplement : Hyacinthe est coco, Rose est catho. Ils ne s’entendent sur rien, n’ont rien de commun, sauf une passion, un amour : les fleurs. Et cet amour est ce qui les rassemble, mieux que toute autre chose.
En partie issue d’anecdotes vécues, en partie inventée pour romancer le tout, François Morel nous raconte cette vie, ces personnages dont il est le petit-fils. Assis à une table, les lunettes tombant sur le bas du nez – car il n’est plus tout jeune – il tient dans ses mains un grand livre à la couverture de cuir comme s’il s’agissait de mémoires, d’un livre de contes, ou même d’un livre de comptes, où l’on récapitule la somme des souvenirs passés. Il s’adresse à nous feignant d’en lire le contenu et parle fort, débite les mots, parfois avec tendresse, parfois au hachoir de la diction campagnarde. Et parfois, malgré la rudesse du ton on aperçoit une délicatesse poétique pointer au coin d’une phrase.

Le narrateur est donc le François Morel d’aujourd’hui, qui s’adresse à nous à la première personne et parle de ses grands-parents, comme il s’agirait de personnages de fiction. Lui-même prend part à cette fiction puisqu’il est également le François enfant, et revit au présent un vécu toujours aussi chargé d’émotion. Il devient aussi, parfois, Hyacinthe ou Rose eux-mêmes, ou un cousin, ou le curé du village, le temps de quelques phrases. Ces courtes incarnations dans la voix d’un autre ponctuent le texte, le rehaussent d’une vie supplémentaire, sans ne jamais occulter vraiment le style propre à l’acteur.

Et ce texte, en lui-même, est d’une grande qualité. Quand on l’écoute, prononcé à voix haute, on se prend à penser qu’il aurait la qualité d’un vrai livre, un roman. L’écriture est drôle, souvent légère, parfois grave. Elle sait changer de ton mais toujours, reste vivante. Les souvenirs revécus au présent nous entrainent, avec ce qu’il faut de suspens pour souvent éclater de rire en fin de phrase. Ici l’interprétation de François Morel peut s’épanouir à son aise, dans le texte qu’il s’est taillé sur mesure.
Le texte a la qualité d’un roman et pour cause : Hyacinthe et Rose est au départ un livre, rédigé pour accompagner une série de tableaux, portraits de fleurs peints par l’artiste Martin Jarrie, au sein d’un recueil. Ainsi le spectacle est avant tout un texte. Mais l’auteur, voulant aller plus loin avec cette histoire, pensa la forme théâtrale. Il travailla avec le musicien Antoine Sahler, qui enrichit le projet de ses compositions. Ainsi le spectacle est semi-musical, et de la même manière que l’intrusion ponctuelle d’autres personnages dans la voix du texte avive le récit, les notes qui sous-tendent la parole la rythment et développent toute son ampleur.

La scénographie est pensée à l’image de l’histoire : naïve, colorée, enfantine. Un faux gazon vert pétard recouvre le plateau, une immense toile est tendue en fond de scène, sur laquelle est projeté un ciel très bleu, parsemé de nuages. Ciel changeant, comme celui que les paysans consultent pour savoir le temps qu’il fera, et organiser les plantations. La table et la chaise, disposées au centre de la scène, sortent d’un mobilier de jardin : chaise en métal à l’ancienne présentant quelques arabesques, fioritures décoratives désuètes comme le monde dépeint ici. Un piano sur la droite, entouré de quelques autres instruments (dont un second piano, miniature, et une série de clochettes colorées, évoquant cet univers de l’enfance).

Hyacinthe et Rose nous fait revivre un temps d’autrefois, pas si lointain mais aujourd’hui dépassé, quasiment disparu. On sent que cette enfance que l’auteur prend plaisir à nous partager aura été une précieuse source d’inspiration pour sa carrière à venir. Et pourtant, cette enfance est en bonne partie inventée. Mais toujours vraisemblable au point de rassembler le public autour de ces anecdotes fragiles, même les spectateurs les plus jeunes qui creusent l’écart des générations. A travers des petites choses est évoqué tout un contexte, une époque, une culture. Quelques mots cités : le Benco, Pif Gadget, l’Huma. Un ton de voix, une expression. Nul besoin de parler politique, histoire, économie ; cela suffit.

Et les fleurs sont la trame, elles sont ce qui relie chaque histoire et fait que tout s’enchaine avec fluidité et de façon invisible, sans que l’on ait conscience de passer d’une scénette à une autre. Les fleurs rassemblent les éléments épars qui constituent la pièce, comme elles ont rassemblé Hyacinthe et Rose leur vie durant – et jusqu’à leur mort, aux pieds de celles-ci.
Ce spectacle est finalement tant une déclaration d’amour à la beauté des fleurs, du monde végétal, qu’à des grands-parents disparus et toute une enfance avec ; une déclaration d’amour à la vie.

© Manuelle Toussaint / Starface

© Manuelle Toussaint / Starface

Présenté au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 11 décembre 2015

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