La Parole errante, espace historique de rencontres artistiques, politiques et sociales est menacée de disparition. Contre la transformation du lieu en espace d’art institutionnel, une mobilisation est prévue le dimanche 11 décembre. Jean-Jacques Hocquard, co-responsable des lieux et camarade d’Armand Gatti, nous présente l’histoire de cet espace et ce qui en fait toute la singularité autour de la conception de théâtre social.

La Parole errante…

La « parole errante » c’est 3 noms, le nom d’un livre d’Armand Gatti, le nom d’un lieu, même si ce n’est pas tout à fait ce nom là qu’on lui a donné au départ, et le nom d’une structure coopérative qu’on a créée en 1985. Le livre, le nom du lieu et celui de la structure de gestion. En ce qui concerne le lieu, au départ, on lui avait donné un autre nom qui était La Maison de l’arbre parce qu’il y a un grand platane dont Gatti disait à juste titre – puisqu’il est vieux, il a plus de cent ans – que c’était le dernier être vivant qui avait vu Georges Méliès. Même si on est sur le terrain des studios Méliès, on ne peut plus les voir, car ils ont été détruits pour laisser la place à une usine Michelin, dont on a récupéré les locaux.

L’histoire de la Parole errante est une histoire longue. Cet espace artistique et politique est l’aboutissement d’une démarche théâtrale de plusieurs dizaines d’années. En 1967, j’ai organisé la tournée d’un spectacle qui s’appelle V comme Vietnam. C’est un spectacle qu’a créé Armand Gatti, commandé par un collectif d’action intersyndical universitaire pour la paix au Vietnam. C’est à partir de là que j’ai commencé à travailler avec lui. Toute l’histoire est d’ailleurs liée à 4 personnes : Armand Gatti, poète, journaliste, résistant, cinéaste, dramaturge, metteur en scène (il a écrit plus de 80 pièces), Hélène Châtelain, réalisatrice, moi et quelques temps après, dans les années 70, son fils, Stéphane Gatti, qui nous rejoint à l’âge de 20 ans.

Les débuts d’un théâtre social…

Le texte fondateur de la tribu d’Armand Gatti narre l’expérience de Brabant Wallon, en Belgique, avec une équipe d’étudiants (parmi ces étudiants certains feront carrière, les frères Darden par exemple). L’expérience consiste à raconter l’histoire du Brabant Wallon à travers le portrait de 7, 8 personnes, des portraits conçus pour être joués par différents comédiens, ceux-ci étant de jeunes étudiants. Armand Gatti écrit ces textes à partir des histoires des participants, qui interprètent également le texte. C’est la première grande action qu’il mène avec des non professionnels, même si certains vont devenir professionnels plus tard. La deuxième action importante qui est issue de cette première, a lieu à notre retour en France. Je rappelle qu’on avait quitté la France en 1969 pour l’Allemagne puis la Belgique suite à l’interdiction de La Passion du général Franco par le gouvernement français. Quand Gatti revient en France en 1975, il est invité par le directeur du CAC (Centre d’animation culturelle) de Montbéliard à travailler sur l’histoire du monde ouvrier – Montbéliard est une grosse ville ouvrière, où est implantée l’usine Peugeot – avec Hélène Châtelain et Stéphane Gatti. Il y réalise une série de films Le Lion, sa cage et ses ailes sur la ville de Montbéliard à travers l’immigration étrangère. L’interprétation de chaque film est déterminée par les autres œuvres de la série. Il s’agissait non pas de films sur, mais avec les participants. Avec la communauté marocaine, l’espagnole. A Brabant Wallon et Montbéliard commence à se mettre en place ce dispositif d’écriture – où Armand Gatti est auteur, mais avec la participation de ses stagiaires ou comédiens non professionnels. C’est dans le dialogue entre les personnes et lui que va déboucher l’écriture. Chaque film est singulier parce que la communauté qui y a participé apporte une série d’éléments de vie, de faits, d’histoires propres.

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Dans les années 80, à Toulouse, nous avons mis en place un atelier avec des jeunes, à l’époque on disait en exclusion sociale. Gatti travaille avec ces groupes, mais il ne leur apprend pas un métier, à être comédien, il leur donne les moyens de penser autrement, de penser la situation d’aliénation dans lesquels ces hommes se trouvent. Il ne s’agit pas de s’insérer socialement mais de se sentir mieux à l’issue du travail. Ce qui est fondamental dans sa démarche par rapport à d’autre approches de théâtre social, c’est l’œuvre. Les participants comptent, mais l’œuvre aussi. Les stages duraient environ 4 à 5 mois et débouchaient sur une représentation. Mais pas une représentation exploitée. On présentait au public le résultat d’une recherche théâtrale. Et le public avait une place de témoin. La thèse de la pièce était diffusée à travers la parole des témoins, après le spectacle. Ce travail débouchait sur une représentation, or si on engageait une tournée, on devait composer avec les circuits officiels de théâtre et il y avait un refus de la part de Gatti d’entrer dans le système. Par contre, nous avons déjà travaillé dans le système, par exemple nous avons été invités au festival d’Avignon pour monter une pièce avec des adolescents de la banlieue avignonnaise, ce qui a débouché sur 10 représentations dans le cadre du festival. Toutefois, on n’a joué que pour le festival, on n’a pas exploité le spectacle.

Les expériences que je viens de vous présenter sont la complexion même du travail de Gatti : les œuvres se construisent, se confrontent, s’enrichissent, se nourrissent.

Utopie théâtrale…

Un des meilleurs critiques de théâtre à l’époque est Bernard Dort. Au début des années 80, il rédige un article sur Gatti, sur son œuvre Chant public devant deux chaises électriques (sur les deux anarchistes italiens Sacco et Vanzetti qui avaient été accusés à tort d’attentat et exécutés à Chicago en 1920). Le mode narratif de la pièce consistait à inverser les rôles. A l’issue de cette pièce, les spectateurs, joués par des acteurs, montent sur scène. Dort dit alors que c’est une magnifique utopie, mais une utopie ratée, parce que les spectateurs qui montent sur scène restent des acteurs. De plus, il subsiste quand même des spectateurs qui regardent.

Plus tard en 1989, Bernard Dort assiste, à la prison de Fleury Mérogis, au spectacle que Gatti est en train de monter avec des jeunes incarcérés, Les Combats du jour et de la nuit à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Le sujet, qui est assez humoristique, porte sur un groupe de prisonniers qui répètent une pièce sur la Révolution, en vue d’obtenir une subvention de Monsieur Bicentenaire. Bernard Dort écrit une nouvelle critique en faisant référence à ce qu’il avait publié précédemment, beaucoup plus tôt sur l’utopie inaccomplie, en comparaison de cette nouvelle pièce qui est une utopie théâtrale accomplie, puisque cette fois-ci, les spectateurs et les comédiens se confondent, les acteurs jouant leur propre rôle. Ceux qui voient la pièce sont encore des témoins. Ils témoignent de la chose vue et vont en parler. Voici donc la base du travail de Gatti. Certes, le sujet, c’est lui qui le choisit, mais à partir de la même idée, selon le lieu de la répétition, il y a toute une série d’éléments qui échappent à la préparation du metteur en scène et que seuls les jeunes qui participent peuvent apporter selon leurs réactions propres.

Pour parvenir à la création d’un texte subjectif, il y a tout un travail qui s’appelle « qui je suis et à qui je m’adresse ?». Le « qui-suis-je » a été utilisé de plusieurs manières. A Avignon, comme on était au cœur du système, on a mis au point un dispositif plus sophistiqué. Les comédiens ne se présentaient pas sur scène. Les présentations se faisaient sur écran, après leur arrivée sur scène. Par contre, tout le travail recueilli lors du qui-je suis a fait l’objet d’une exposition dans la banlieue d’Avignon. On invitait alors les spectateurs du festival à se rendre dans la maison des expositions en banlieue.

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Installation à Montreuil…

C’est en connaissance de ces expériences menées par la tribu d’Armand Gatti, que le Conseil général de Seine-saint-Denis nous a installés à Montreuil,dans les anciens hangars Michelin.
Dans les années 2000, le hangar de la Parole errante a été rénové par les élèves d’un lycée professionnel. On a travaillé avec 4 lycées techniques et professionnels. Ensuite, on a ouvert ce lieu en 2008 avec une belle exposition qui s’intitulait « Mai 68, 40 ans après », autour de l’écriture de Gatti sur Mai 68. A l’époque, il n’ y avait pas encore de gradins, on avait installé des cabanes où étaient diffusées des vidéos, avec des casques. Le dispositif de l’exposition faisait le périmètre, mais des performances se déroulaient également au centre.

Par la suite, la salle a accueilli de nombreux événements politiques. Un des premiers est l’appel des 39 : 39 psychiatres s’étaient mobilisés suite au discours de Nicolas Sarkozy suite à l’assassinat d’une infirmière. Celui-ci, dans sa direction sécuritaire, voulait fermer les hôpitaux, contrairement à toute la tendance contemporaine d’ouverture des institutions de soins psychiques. Le Collectif des 39 a fait ses premières réunions chez nous. Cette rencontre avec des psychiatres s’est faite de manière indirecte. Stéphane Gatti avait eu la commande du Conseil général d’une animation/exposition sur le 100ème anniversaire de Paul Eluard. Le psychiatre Lucien Bonnafé était un ami d’Eluard, nous l’avons rencontré dans le cadre de cette exposition. C’est ainsi qu’on s’est mis en réseau avec des psychiatres, qui nous ont contactés pour organiser leur appel.

Ce lieu devint alors un endroit où de multiples actions se sont déroulées. Il fonctionne car c’est un lieu de confrontations entre le poétique et le politique. D’ailleurs historiquement, en 1991, Gatti, le poète, rencontre un politique, Georges Valbon, le président du Conseil général de Seine-saint-Denis. Avant ça, en 1986, on était installés dans un centre des expositions en face de la mairie, et en 1991, on s’est installés ici à la Parole errante. Pourtant, c’est presque 20 ans après qu’on a pu vraiment l’utiliser parce que pendant une longue période on était à la limite de la légalité en ce qui concerne les normes d’accueil. C’est seulement en 2008, avec la construction des espaces plus grands par les lycées professionnels, qu’on s’est vraiment installés. Quand on parle de la Parole errante, on parle d’un lieu de travail pour Armand Gatti, et puis le temps passant, Gatti vieillissant, ce lieu est devenu beaucoup plus ouvert. Gatti continue à travailler actuellement, il réalise encore un stage en 2016, mais pour seulement 1 mois, au mois d’août. Son activité réduit. Maintenant, le travail est plus classique, avec des représentations à partir de ses textes à lui.

La Parole errante, demain…

Personnellement, moi j’ai travaillé avec Armand Gatti toute ma vie et c’est l’engagement artistique qui m’importe. Mais à partir de l’exposition, le lieu s’est ouvert sur des idées comme le féminisme, l’art engagé et plus largement des projets politiques.

Notre contrat de location se terminait le 31 mai 2016, on a négocié un délai jusqu’au 31 décembre, mais on savait qu’à partir de 2016, on n’aurait plus de financement de la part de l’Etat. On avait auparavant des financements relativement importants, de la part de la DRAC et du ministère de la culture, plus importants que pour d’autres artistes d’ailleurs. Ça nous a permis aussi d’aider des gens, des compagnies en résidence, mais on nous a répondu qu’on n’était pas financés pour ça. On est, en fait, surtout financés pour la restauration du patrimoine, à destination de la BNF. Il y a un an, Le Conseil général nous a annoncé que ce lieu devait accueillir Les Rencontres chorégraphiques de la Seine-saint-Denis. On a souligné que ce n’était pas pertinent car on est à 2 kilomètres du Centre national de la danse. Notre seconde objection est le fait qu’on accueille de nombreux organismes pour leurs événements, comme la CNT ou des compagnies théâtrales, du fait de notre ouverture sociale et culturelle. Nous avons alors demandé que le Conseil général fasse un appel d’offres.
Les artistes, militants et utilisateurs du lieu se sont regroupés en un collectif qui s’appelle La Parole errante demain. La Parole errante demain a demandé le soutien de la mairie mais cela ne fait pas un poids énorme, car la ville de Montreuil n’a rien à y gagner financièrement et puis c’est le Conseil général l’autorité sur cette affaire, pas la ville. Par contre, la ville a écrit officiellement au Conseil général pour obtenir qu’il y ait un appel à projets. Le collectif milite pour garder un lieu ouvert. Il a proposé un projet inspiré des centres sociaux italiens, avec des ateliers d’arts et des permanences sociales.

La Parole errante.
La Parole errante demain.

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