Grégori Baquet rêvait d’être Hamlet depuis qu’il avait vu l’interprétation de Gérard Desarthe dans la mise en scène de Patrice Chéreau au Théâtre des Amandiers. Cela semble une gageure de mettre en scène une version allégée, deux fois plus courte (deux heures au lieu de cinq) et de surcroît modernisée. Cette mise en scène reprend des éléments traditionnels et familiers, comme la figure sombre d’un prince mélancolique et solitaire, couronné – mais aussi tatoué, ce qui est plus inattendu – ou la blanche Ophélie aux longs cheveux, telle que l’imaginera Rimbaud, tressant des couronnes de fleurs et de feuilles en chantant sa souffrance amoureuse avant de sombrer dans les eaux et la folie. L’atmosphère est brumeuse, pittoresque et les peaux de bêtes, l’accoutrement viril et militaire rappellent qu’on est bien au royaume pourri du Danemark mais les fusils ont remplacé les lances et les glaives dans la lumière des torches avec un fantôme à la voix d’outre-tombe qui semble tout droit sorti d’un dessin animé japonais.

vvLa démesure shakespearienne apparaît avec les robes extravagantes, rouges et blanches de la reine et les cornes de cervidé qui ornent ses épaules et surtout le décalage anachronique du concert rock, avec l’étonnant travestissement d’un des comédiens en rousse sulfureuse posant comme une star, façon Rita Hayworth. À cette scène de comédie musicale déjantée s’ajoute le spectaculaire duel final, digne d’un film de cape et d’épée avec un clin d’œil au sang versé remplacé par des chiffons rouges qui jaillissent des fausses blessures, nous rappelant que nous sommes au théâtre. L’amour et la mort se mêlent dans un climat de violence et de sensualité soulignée par l’impudence heureuse du couple royal dont la passion éclate au grand jour, notamment lorsque Hamlet maltraite verbalement et physiquement Ophélie devenue poupée de chiffons éplorée et consentante, lui qui s’en prend aussi à sa mère dans un corps-à-corps œdipien justifié par la jeunesse et la beauté provocantes de la mère.

xxL’horreur côtoyant le grotesque, les personnages secondaires ont aussi leur mot à dire. Ils introduisent du burlesque au milieu de la tragédie familiale, amicale et sentimentale : Guildenstern et Rosencrantz constituent un couple jumeau de pantins désarticulés aux mains flottantes et le fossoyeur joyeux avec sa chanson et ses accents désopilants joue avec son crâne qu’il anime comme une marionnette de Muppet Show. Il y a des morts – le monceau de cadavres final sans surprise – mais pas de temps mort. En effet les comédiens courent, sautent, virevoltent, surtout le

bondissant Hamlet et tout s’enchaîne de manière vertigineuse. Dans un décor sobre et minimaliste les espaces se démultiplient grâce aux deux escaliers gravis et dévalés à toute vitesse et dont les combinaisons permettent de suggérer les espaces intérieurs et extérieurs mis en valeur par un dynamique jeu d’ombres et de lumières. Être ou ne pas être subjugué(es) : ici la question ne se pose pas.

Traduction, adaptation de Xavier Lemaire et Camilla Barnes

Mise en scène de Xavier Lemaire

Compagnie Les Larrons

Durée : 2 heures / Location : 01 45 45 49 77

Du 9 mars au 21 avril 2018

Au Théâtre 14.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.