Comment, de l’ordinaire, faire naître l’extraordinaire ? Comment détourner les objets du quotidien pour raconter l’histoire, la petite comme la grande, celle d’une famille qui traverse la guerre d’Espagne puis l’exil en France, où elle se trouve impliquée dans une autre guerre… ? Premier épisode d’un diptyque proposé par la compagnie les Maladroits au théâtre des arts de la marionnette Mouffetard, Frères sera suivi de Camarades, qui évoquera cette fois Mai 68.

Dans la cuisine en formica, style années 1980, deux frères, Camille et Mathias, trient les affaires de leurs grands-parents. L’un relit de vieux documents quand l’autre emballe dans des cartons de vieux guides touristiques, des vases ou d’autres bibelots quelque peu datés. On imagine un deuil récent qui amène à vider l’appartement des aïeux, ces moments empreints de nostalgie propices à se remémorer des souvenirs, à évoquer les proches disparus. Et c’est justement ce que vont entreprendre les deux frères, qui vont faire de la cuisine leur terrain de jeux pour raconter le destin de leur grand-père, Angel, et de ses frères et sœurs.

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Point de marionnettes ici, mais essentiellement du théâtre d’objets. L’intelligence de la mise en scène repose sur l’idée d’utiliser des objets trouvés dans la cuisine pour créer un univers. Café et sucre, que les deux frères ont choisi pour symboliser respectivement la France et l’Espagne, deviennent tour à tour Barcelone, Pyrénées ou les plages d’Argelès. Des morceaux de sucre incarnent les personnages, un moulin à café devient entreprise minière, une cafetière italienne un char d’assaut… La scénographie déploie une incroyable imagination pour que des ustensiles anodins entrent au service de leur récit.

Ainsi est figuré le travail à la chaîne, dans toute son absurdité, grâce à un moulin électrique que le personnage met en marche encore et encore, dans ces années 1930 où la révolte gronde au sein du prolétariat… Puis viennent la République, le coup d’État militaire de Franco, les années de guerre civile, les anciens amis qui se découvrent désormais ennemis…

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Chaque épisode nous est à la fois narré par les frères et représenté par les saynètes créées par le sucre et les objets : les combats (sucre blanc contre sucre roux, le premier représentant les franquistes, le second les républicains), la traversée des Pyrénées (poésie d’un instant où le sucre glace vient blanchir de neige les montagnes en cassonade, puis la tête de Mathias, qui mime ensuite Angel luttant contre le froid, sans que l’on sache très bien si ses cheveux sont blancs de neige, ou des difficultés endurées), l’arrivée en France et le piètre accueil des autorités (le garde-frontière balaie le sucre tombé à terre, comme pour se débarrasser de ces indigents venus mettre le désordre), les camps de concentration d’Argelès (un tiroir empli de sucre comme camp d’internement sur les plages), l’engagement dans la Résistance (la conception de faux papiers avec un vieux moulin a café comme ronéo et une tasse comme tampon)… Un tableau en ombre chinoise fait une fois de plus naître la poésie lors de l’évasion d’Angel des camps d’Argelès, tout en faisant ressurgir l’angoisse et l’urgence de la situation, si bien que le public se surprend presque à retenir son souffle. La mise en scène fourmille d’idées et le spectateur s’émerveille. Il rit beaucoup, également, car malgré la dureté du sujet l’humour est présent, l’utilisation à contre-emploi des objets amenant souvent le sourire ; et il a parfois le sentiment de voir deux enfants jouant dans un bac à sable, construisant des châteaux et se racontant des histoires qui n’existent que dans leur imagination. Mais l’histoire est pourtant bien réelle, que la fratrie tente faire revivre en fouillant dans les papiers, les vieilles lettres de leurs aïeux, cherchant à lire entre les lignes et à combler les trous quand les archives sont manquantes. « On ne saura jamais », dit l’un des deux à propos d’un épisode particulièrement douloureux, où Angel a pu se révéler soit traître, soit héros… Dès lors est posée la question de la mémoire, de l’héritage familial, de ce que l’on a le droit de dire, ou ne pas dire, de ce dont il faut se souvenir, de ce que l’on voudrait oublier…

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Car sous ses airs de jeux enfantins, cette pièce questionne beaucoup, sur l’utopie, l’engagement, la relation entre frères, l’exil, l’accueil des réfugiés par les gouvernements, l’intégration… Ainsi la scène où le ministre et le président français se concertent s’agissant des Espagnols arrivés sur leur territoire, et où les morceaux de sucre espagnols tombent n’importe où ailleurs que dans leur tasse de café français, est à la fois drôle et glaçante – et ô combien contemporaine. Et le fait que, ce soir-là, la représentation soit adaptée en langue des signes ajoute une dimension particulière dans un spectacle où la gestuelle a toute son importance et où est évoquée la (l’in)tolérance envers l’autre, envers celui que l’on juge « différent ». Une page d’histoire nous est ici contée, mais tout en elle résonne comme très actuel. À l’heure des montées des extrémismes de tous bords, il est toujours aussi important de rappeler les errances et erreurs passées qu’il s’agit de ne pas reproduire, mais aussi les valeurs d’humanisme et de défense des idéaux qu’il s’agit de respecter. La compagnie les Maladroits s’y emploie avec brio, et il est à parier que Camarades permettra lui aussi à son public de garder les yeux grand ouverts, à la fois pour s’émerveiller du spectacle et pour s’interroger sur notre monde d’aujourd’hui.

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Frères, du 2 au 6 octobre

Interprétation et idée originale : Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer

Mise en scène : Cie les Maladroits et Éric de Sarria

Camarades, du 8 au 20 octobre

Conception et interprétation : Benjamin Ducasse, Hugo Vercelletto-Coudert, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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