Pour la fin du printemps 2018, le théâtre de Poche-Montparnasse met en scène la pièce théâtrale « François d’Assise ». Cette adaptation de l’œuvre de Joseph Delteil (1894-1978) se trouve devant un enjeu hardi : présenter l’histoire de ce personnage curieux et inspirant dans sa dimension atemporelle comme un message pour la modernité. Après « Madame Marguerite » (voir la critique du 16 mai 2018), c’est la deuxième pièce au seul acteur, jouée au théâtre en une courte période. Et comme dans le cas de Madame Marguerite, il s’agit d’un spectacle passionnant et intensif qui ne laisse aucun spectateur indifférent.

La présentation du jeu s’avère simple : peu de coulisses, pas de costumes (l’acteur n’est vêtu que d’un habit du moine). Il ne s’agit pas d’un défaut mais d’un choix réussi à deux titres : cela permet d’intensifier l’expérience dramatique du spectateur qui peut se concentrer sur la performance passionnante de Robert Bouvier dans un rôle éponyme et sur les effets de la musique et des lumières. En second temps, cette absence du décor souligne le thème de la simplicité qui caractérise aussi bien la vie de François d’Assise que la pièce toute ensemble.

eLe spectacle est remarquable par la présence de deux axes, deux dimensions qui se déroulent parallèlement : la vie concrète de François d’Assisi (son enfance, première expérience dans la guerre, carrière dans la commerce de son père, conversion spirituelle et fondation de l’ordre franciscain, mort), racontée par lui-même qui se mélange avec la méditation sur les idées plus vastes, plus générales. Dans chaque partie du jeu, nous pouvons ressentir cette universalité. Par exemple, dans ses visions, pleine d’allusions à la puissance de l’Eglise et aux processus contre « l’anarchie » religieuse, François prévoit l’avenir de son ordre. Mais en même temps, ne s’interroge-t-il pas sur la destinée de chaque nouveau mouvement libéral dans le conflit avec le système établi ?

Les auteurs de la pièce et de son adaptation se demandent : qu’est-ce que c’est d’être François d’Assisi ? Ils proposent une réponse aux spectateurs : il n’est nécessairement pas un « saint » mais tout simplement un « homme », un être sensible, ouvert et joyeux.  La simplicité de/dans la vie est, comme nous l’avons signalé, un grand thème de la pièce, comme en témoigne la scène d’ouverture où François raconte les beautés des créatures terrestres ou sa comparaison du Vieux et du Nouveau testament : la beauté de l’Evangile tient dans sa simplicité, dans sa spontanéité. Cette dernière scène excelle d’ailleurs par sa dimension « interactive » car l’acteur quitte la scène pour se promener parmi les spectateurs, pour partager ses idées directement avec eux. Un autre grand thème, une autre grande composante de la personnalité de François est certainement la joie de vivre, de l’existence, l’enthousiasme quotidien devant la merveille de la création (qui s’inspire sans doute dans l’esprit de la Cantique des créatures, le premier poème italien composé par François lui-même). Cet émerveillement cache néanmoins des questions qui s’adressent directement à la société moderne : la simplicité impressionnante de la Nature est comparée avec la vie des hommes qui vivent sous une pression constante, assujettis à la « tyrannie du calendrier ».

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Nous avons parlé de l’Evangile, de la dimension spirituelle de la pièce. S’agit-il ainsi d’un jeu religieux ? Pas nécessairement, parce que l’objectif des auteurs consiste à partager l’esprit de François d’Assise, à transmettre son expérience qui peut être vécue par chacun indépendamment de ses origines, de son âge, de sa conviction politique ou religieuse. Comme l’a affirmé l’auteur de la pièce, Joseph Delteil : « Je ne m’adresse pas seulement au catholique mais à l’honnête homme de toute race et de toute religion (…) Tout homme peut être franciscain, peut-être « françoisier » sans croire à la sainteté de François». Et nous ne pouvons que confirmer ses paroles car la pièce arrive, dans le cadre d’une légende médiévale, à transmettre un message « universaliste » sur le destin de l’homme, sur ses joies et ses déceptions, sur son combat intérieur entre le Bien et le Mal mais aussi sur sa position face à face « notre sœur la Mort corporelle » pour citer les paroles de la Cantique des créatures. Soulignons néanmoins que malgré la spiritualité incontestable de la pièce, François n’est pas déshumanisé dans le sens qu’il est présenté comme un homme ordinaire qui a ses besoins comme chacun d’autre. D’où la place importante qui est attribuée à la corporalité, à sa relation envers les femmes (Sainte Claire).

Ce qui porte le jeu, ce qui lui donne sa puissance, c’est surtout l’art de Robert Bouvier qui mérite tous les superlatifs. Il ne joue pas François d’Assise, il le devient, il le vit. L’acteur s’exprime, s’éclate en joie ou en pleurs, souffre, en bref : il arrive à saisir et à partager toute cette simplicité et franchise qui caractérisaient, selon la tradition, le fondateur des Frères mineurs. Grâce à sa performance, le spectateur peut ressentir son enthousiasme pour les plus simples joies, sa triste déception de la réalité amère du monde, plein de conflits et de trahisons, dirigé par le pouvoir de l’argent. Et dans le point culminant de la pièce, dans la scène où François éprouve la vision mystique de Christ souffrant sur la croix, sa passion devient physiquement concrète et presque tangible.

Remarquons enfin encore la mise en scène qui se distingue par son caractère à la fois sobre et audacieux comme en témoigne le moment clé où François rejette son ancienne vie pour devenir ermite et mendiant et où il se manifeste dans toute sa simplicité et, aussi, nudité. Les effets de la musique et de la lumière sont exploités au mieux et attaquent presque les sens du spectateur. Mentionnons également le jeu virtuose de la lumière et de l’ombre pendant la scène de la « crucifixion » qui complète et achève l’ambiance mystique de cet imitatio Christii puissant.

Pour conclure, constatons l’impression largement positive que donne cette pièce de théâtre remarquable. Il ne s’agit pas d’un jeu facile et divertissant mais ce n’est également pas un spectacle chargé de sens métaphysiques cachés. Tout est présenté d’une manière aussi simple que le sermon de François aux oiseaux (cet épisode fameux est d’ailleurs également incorporé dans le jeu). La pièce du Théâtre poche peut être comprise comme l’histoire d’un homme du XIIIe siècle, certainement, mais en même temps vue comme une réflexion profonde sur la façon dont on perçoit la vie et l’existence. Le jeu, nous semble-t-il, exploite avec fidélité et respect le message de François d’Assise en le transformant dans la défense dramatique de l’humanité pure et propre, pleine de sensualité, de compassion et de bonheur.

Du 30 mai au 15 juillet 2018. (Durée 1h 25)

Au Théâtre Poche-Montparnasse.

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