Un haut rideau de velours vert scinde l’espace en son milieu. Sur la gauche, une jeune femme en talons et bleu de travail est assise, entourée de deux synthétiseurs, un large miroir posé sur le chevalet face à elle. Son dos nous est tourné aux trois quarts mais l’on aperçoit ainsi le visage délicat que la glace nous reflète. Peu à peu, un sourire apparaît. Puis, elle lance un son. Une nappe électronique. Une seule note tout d’abord. Grave. Et puis une autre, un peu plus vive que la précédente. Juste la tonalité au-dessus. Une autre encore, et elle se mettra à jouer lentement, égrènera les sons qui emplissent le silence jusqu’au tout haut de la gamme. Les sonorités décollent et nous avec, dans cet embarquement que des voix chuchotées nous promettent, impatientes et fébriles. Ça y est, nous y sommes. L’instant où ça commence. Enfin, pas tout à fait : où ça va commencer. La rencontre. Dans quelques minutes ils franchiront le rideau et seront là, face à nous qui ne sommes venus que pour eux. Alors que nous ne nous connaissons pas. Des inconnus. Mais la rencontre va avoir lieu c’est imminent, et ce sera comme un volcan ou une étincelle, une montgolfière ou un accident, grandiose en tout cas ce sera grandiose car ça le doit : ils nous ont tellement attendus. Leurs voix finissent de s’emmêler dans l’hésitation, c’est tant d’émotion. La musique s’arrête.

Le flirt est un jeu. Un jeu léger avant que ça ne devienne trop sérieux. Entre deux personnes, souvent. Entre un groupe de comédiens et leurs spectateurs, parfois. Le flirt c’est un début d’amour, un amour pas trop grave mais déjà rougissant, où rien n’est encore sûr. On ne sait pas très bien, si on doit se cacher ou se montrer tel quel, jouer la séduction ou avouer ses faiblesses, ou hurler ses défauts. Les comédiens nous aiment et ils nous le diront, de mille et une façons, modulant leurs intentions de jeu au fil de l’heure et quelques.

Il leur faudra pour ça oser franchir l’espace qui les sépare de nous. Sa prégnance et palpable, ils avancent à tâtons et c’est presque par accident qu’ils se résoudront au danger : nous regarder. Car tant que nous ne sommes vus, tant que les visages restent enfouis dans les mains en un cache-cache d’enfant, nous n’existons pas tout à fait à eux. Mais dès que leurs regards se posent enfin sur nous la conscience d’être scrutés en retour ne peut plus s’échapper. C’est ça aussi, le flirt : regarder et accepter d’être regardé. Il leur faudra pour ça dompter la peur au ventre, et venir nous parler.

Ils s’adressent directement à nous, nous dans notre individualité, ne connaissent pas nos noms mais à défaut nous vouvoient par nos coiffures, nos vêtements, nos bijoux. Ils nous posent des questions, sur d’infimes petits riens des anecdotes de vie que l’on n’aborde pas lors d’une première rencontre. Si on a peur du noir. Si on aime les légumes. Quelle confiture on préfère mettre dans notre yaourt ou notre chanteur favori, quand nous étions petits. Et on répond. Pas forcément rassuré au départ, mais nous en sommes tous là. Et c’est drôle d’apprendre que le monsieur du fond ne mange pas de yaourt, ou que celui à gauche emmènerait son chat mort enterré dans le jardin, pour vivre sur une autre planète. Notre présent s’installe.

Ils ne nous toucheront pas. Nous ne nous lèverons pas de nos sièges. Ici sont les limites posées à cette relation éphémère et codifiée qu’est le théâtre. Mais nous ne sommes pas plongés dans le noir, ce noir qui nous rend oublieux de nous-même, dans lequel on s’immerge pleinement pour savourer la fiction. Ici est un spectacle qui se construit à deux entités, et garde le spectateur en éveil. Flirt raconte l’intime exposé à la foule, ce besoin de l’acteur de n’être jamais plus sincère que lorsqu’il joue un jeu, de n’être jamais plus proche de quiconque que de ses spectateurs. Flirt présente un théâtre comme vérité profonde des hommes, un théâtre comme un aveu.

Malgré tout reste en tête la notion de spectacle, bien conscients que nous sommes que d’un public à l’autre il sera inchangé. Que les beaux mots émus ânonnés notre soir le seront pareillement à chacune des soirées, dans la normale indifférenciation du jeu appris. Et quelque chose advient qui nous fait s’émouvoir, en forme d’inattendu. Qui rassure et intimide en même temps : nous avions cru être les seuls à observer ; secrètement et depuis le début on nous scrutait en retour. Regarder et être regardé, le théâtre est toujours un échange.

Flirt est un spectacle étrange qui se place à rebours dans un théâtre souvent devenu celui de la consommation – de la dévoration. Dévoration du temps et de l’argent du spectateur, dévoration par le spectateur de ce qui ne s’apparente plus qu’à un produit culturel. Produit de divertissement ou d’éducation c’est selon, voire si possible les deux à la fois mais toujours dans le même sens, unique : de l’objet-spectacle à l’acheteur affamé. Flirt nous rappelle qu’avant toute chose, avant de nous faire rire et avant même de véhiculer le moindre message, le théâtre est une affaire humaine. Affaire d’êtres qui se font face dans une réciprocité et construisent un moment de leurs existences, ensemble. Ce rassemblement n’est pas fortuit et s’il reste éphémère – car c’est là que réside sa possibilité d’advenir, dans la parenthèse privilégiée d’un jeu à plusieurs – il doit en naître quelque chose. Quelque chose de vivant. Sans cela, tout spectacle est avortement. Flirt est un enfant bien vivant qui renaît tous les soirs.

© Camille Pautasso

© Camille Pautasso

Présenté à Mains d’Oeuvres du 16 au 26 septembre 2015

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