C’est le mot fin qui organise l’ensemble, ce mot qui figure dès le titre de la pièce, qui marque les premières répliques : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir », comme voulant nier que le développement soit à venir, retentissant comme une menace et un espoir simultanément. L’écriture (1957 en français, 1958 en anglais par une traduction de Beckett lui-même : Endgame) ne peut s’accrocher qu’à ce qui dépérit, se dissout, disparaît, s’effondre, c’est pourquoi l’idée centrale tient à cette imminence de la disparition et de l’interruption définitive.

_DSC4629_ratio628x363Pourtant, par une sorte de montage à l’envers, une fois qu’a été prononcé le constat que tout était fini, l’élan est donné qui va déployer en un seul acte une formidable guerre du fort et du faible où les deux attitudes sont endossées par chaque personnage tour à tour. La hiérarchie instaurée par Hamm et qui l’autorise à asservir Clov sous la forme de brimades incessantes, d’ordres et de contre-ordres, d’exigences ridicules ou de caprices infantiles construit un personnage odieux et repoussant, tyrannisant tout aussi bien ses parents et s’attendant néanmoins à susciter admiration et compassion. Immobilisé dans son fauteuil roulant, aveugle, ses déficiences attisent sa hargne plutôt qu’elles ne fabriquent un individu pétri d’humanité. L’intention majeure, être au centre, que le fauteuil trône bien au centre, traduit cette volonté hégémonique qui n’a de finalité qu’elle-même puisque ce règne est dérisoire, que ce règne est illusoire dans la mesure où les dominés sont à la fois en nombre minime et faciles à dominer, les parents culs de jatte survivant dans des poubelles, et Clov, atteint de douleurs aux jambes, ne pouvant plus s’asseoir. Le minuscule univers est de toutes parts gangréné ce que la mise en scène de Jean-Claude Sachot souligne physiquement par le choix de costumes, de maquillages, de l’allure demandée aux acteurs, ensemble ils constituent un groupe de quatre épouvantails. Car l’on ne pourra occulter cette dimension du malaise qui saisit la salle face à cette impitoyable confrontation à la souffrance particulière qu’est la maladie, l’infirmité, mais ce saisissement est d’autant plus intense que l’on comprend que la maladie, l’infirmité plus que des accidents singuliers sont la vie même. « Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! »_DSC4622_ratio628x363 Il n’y a nulle échappatoire sauf à parler encore et encore, pour ne rien dire mais pour jouer de cet absurde d’être condamné à être libre, parler pour faire miroiter le langage non comme esthétique et beauté mais comme sous-entendu, comme pli recelant toujours de l’autre dans ce qui est affirmé. Philippe Catoire sait magnifiquement inscrire dans la parole cette ambivalence qui retourne le tragique en comique et réciproquement. Figé et paralytique, il confère à la voix la charge d’envahir l’espace de sa présence, il est partout où son corps ne peut aller. À l’inverse Jérôme Keen (Clov) traîne sans fin la patte circulant de toutes parts et pourtant incapable d’une trajectoire qui en le dérobant à son servage lui donnerait le sentiment d’exister. Où que l’on porte son attention l’on se heurte à l’horrible difformité qu’est ce vivant investi par la mort, antinomie que les interprètes traduisent avec virtuosité.

  • Auteur : Samuel Beckett
  • Mise en scène : Jean-Claude Sachot
  • Distribution : Philippe Catoire, Marie Henriau, Jérôme Ke, Gérard Cheylus, (en alternance) Pierre Sourdive
    • du 16 avril au 22 mai 2018
    • Jours : Les lundis et mardis
    • Horaire : 19h30

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