Conception et mise en scène Séverine Coulon, Théâtre Dunois.

Dans les ténèbres, quelques notes de piano égrenées (l’accompagnement musical rythmera le récit ainsi que la voix en écho) puis apparaît une femme à l’air surpris et surprenante. D’abord derrière l’écran constitué par un des côtés de cette vaste boîte ouverte qui tourne sur elle-même et dont les panneaux sont coulissants, véritable scène sur la scène d’où surgissent les personnages incarnés par une seule comédienne qui se cache, surgit, virevolte, chante, récite, danse et commente. Dans ce one woman-show, enfermée comme un personnage de Beckett dans sa boîte à malices qui est sa maison, Séverine Coulon revisite et adapte avec humour et poésie trois classiques de la littérature enfantine inspirés par l’album illustré de Louise Duneton intitulé Les Trois Contes : Peau d’Âne, Blanche-Neige et La Petite Sirène. En ressuscitant nos lectures de jeunesse la comédienne critique l’image de la femme véhiculée par ces contes célèbres et les leçons inculquées aux petites filles dès leur plus tendre/dure enfance.

La question initiale et récurrente est posée dès les premières minutes : comment être soi en endossant comme une tunique de Nessus le moi-peau d’Anne (tel est son prénom) en le troquant contre celui des autres alors qu’on est mal dans sa peau et qu’on a l’impression de manquer de pot – quand on n’est pas mince avec une peau lisse et sans défaut ? Ne sont retenus de ces textes fondateurs que quelques détails : la peau de l’âne en plastique blanchâtre et fripé, sorte de poncho de pluie aux grandes oreilles, puis une longue aiguille qui lentement se rapproche pour piquer son doigt (certainement une allusion à un quatrième conte, La Belle au bois dormant). Des traits rouges apparaissent alors sur l’une des faces de la boîte, au fur et à mesure que le conte avance, la page-écran blanche ainsi figurée étant peu à peu envahie par des traits et des couleurs : rouge-sang dérangeant, noir, bleu. Dans cette version la belle-mère ou la belle-reine de Blanche-Neige est sauvée de la noyade tout comme le prince dans Andersen, avec des morales qui elles, nous plongent dans la perplexité : la conteuse irrévérencieuse nous apprend que Blanche-Neige vieillit elle aussi, que finalement le prince ingrat est parti pour une autre qui avait des palmes et que la Sirène qui a nagé et ramé dans tous les sens du terme « a vécu longtemps, heureuse et n’a jamais eu d’enfants » – conclusion et revendication « féministe » du moins féminine par rapport au modèle du bonheur qui serait pour les poules pondeuses et bien élevées ?

 

photostheatre-slideshow575x400-fillesetsoie10(crédit : Jean Henry)

Les contes sont parsemés de détails anachroniques qui révèlent leur actualité incongrue sous forme d’objets quotidiens du monde moderne : le bonnet de bain, le rouge à lèvres, le sèche-cheveux qui fonctionne (on l’entend bien) avant de servir de micro à une anti-héroïne déchaînée et hirsute alors que le miroir de Blanche-Neige est étrangement absent. Les palmes de plongée figurent la queue de poisson de la petite Sirène tandis que la chaussure en toile bleu marine représente le prince (Cendrillon inversée?) et que dans un étrange ballet sensuel digne de Charlot dans Le Dictateur, on voit son pied droit avec chaussette de tennis rayée à l’ancienne et chaussure se livrer à une parade nuptiale avec sa jambe gauche, coquette dans son bas et son escarpin rouge (nouveau clin d’œil à Cendrillon ou bien à la sorcière du Magicien d’Oz?), le reste du corps étant masqué par un des côtés de la boîte coulissant vers le haut. Métamorphoses inopinées de la comédienne presque nue dans son justaucorps couleur chair qui joue tous les rôles. C’est une réflexion sur le corps et la féminité que nous livre avec un mélange de complicité et de simplicité une femme en chair plus qu’en os, parfois réduite à une ombre chinoise dansante. Dans un esprit d’autodérision décapant, elle met généreusement en avant son corps, montre et assume ses rondeurs avec son regard aussi malicieux que celui d’Amélie Poulain et sa jubilation contagieuse, n’hésitant pas à se curer les dents en grimaçant, à faire éclater un bouton invisible et à s’épiler sur scène. Nous sommes dans les coulisses de la beauté féminine et dans la dénonciation de ses artifices et des pièges des femmes (qu’elles tendent et qui lui sont tendus), dans ce spectacle qui a symboliquement commencé le 8 mars.

Pour le reste, la mise en scène est minimaliste et sobre, loin de la magie attendue des accessoires et du décor des contes de fées traditionnels. En effet, le merveilleux est suggéré, allusion sous forme d’ombres fugaces, de silhouettes en papier découpées, où l’on reconnaît celle de la conteuse dans un effet de mise en abyme vertigineuse. C’est une leçon de vies et de rêves : celle qui n’est pas une princesse dans l’attente de son prince charmant nous invite à nous libérer comme elle, « qui ne se tient pas droite, qui n’est pas toujours sage » et qui a « cessé de se raconter des histoires pour en raconter aux autres », quand refusant d’être une fille-sardine, elle sort de sa boîte-carcan, de la prison des mots et des clichés. Avec la gouaille d’une Zazie au pays des contes, elle incite les enfants à réfléchir sur des sujets sérieux mais abordables comme la séduction, la manipulation, le diktat des représentations féminines, l’amour, l’estime de soi, tout en multipliant les clins d’œil aux plus grand(e)s dans ce récit initiatique mis au goût du jour.

Une histoire de peau et de prise de conscience de soi(e) ou comment l’esprit vient aux filles.


Du 8 au 19 mars,
Au théâtre Le Mouffetard.

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