L’espace de la scène, celui qui est occupé par le jeu, ne représente qu’un fragment de l’espace de la scène, celui proposé par  l’architecture du théâtre même. Un lit juché sur d’immenses pieds, une structure de métal maigre et mal assurée, un sommier de fer dont les anneaux tressés font craindre qu’on ne passe à travers, voilà le lieu où tout se concentre, et où évolue seule Fatima Soualhia-Manet. Tout autour, le sol est jonché de plumes comme si l’on avait répandu le duvet d’un ancien matelas disparu et que du confort passé ne demeurait plus que le cadre dur et austère.

Perchée sur cet édifice, la comédienne n’a le choix que d’évoluer entre les barreaux, avancer d’un pas prudent d’une extrémité à l’autre, isolée du tout, non pas protégée mais dans l’incapacité de se fondre, de rencontrer, de côtoyer les autres avec lesquels aucun partage n’est possible. La comédienne incarne un père (le décalage du genre est bien l’indice que l’histoire rapportée est une histoire universelle) ayant fui un village décimé, parcouru les étapes les plus ardues et les plus cruelles pour tenter de mettre à l’abri de la guerre sa petite fille en trouvant asile dans un pays dont on comprend qu’il est capitaliste et occidental. Origine et destination importent peu dans leur précision, ils ne valent que comme les termes d’une opposition, de valeurs, de traditions, d’attentes et de perspectives. Le récit du périple douloureux de l’homme provient du roman de Carole Zalberg Feu pour feu montage partiel qui autorise Gerardo Maffei, le metteur en scène, à des coupures et à des chocs plus spécialement dramaturgiques.

 

feu

Retraçant les étapes dangereuses de l’exil, le lit devient tour à tour, radeau sur la mer, bateau du passeur, camp de rétention, misérable appartement dans le nouveau pays, cellule de travail, HLM de banlieue où toute espérance s’est dissoute, dans la découverte que ce qui aurait dû être réconfort, paix, reconstruction, n’est que formidable dictature de l’argent, d’intérêts stratégico-politiques, qui maintiennent les peuples dans l’asservissement et annihilent toute pensée. La terre promise n’est non seulement pas accueillante aux migrants, mais les migrants n’y voient plus rien qui cristallise leur désir.

Voilà pour le propos, largement greffé sur la situation présente et spécialement celle de la situation syrienne. On ne peut qu’y souscrire. Néanmoins, le parti-pris de mise en scène n’atteint pas toujours son but. La diction est mal maîtrisée et la bande son qui donne à entendre la voix de la jeune fille, celle qui a grandi et n’est plus l’innocent trésor, mais une Adama au langage argotique, verlan et rebeu, subit les imperfections de la technique. Des vidéos diffusées en arrière-plan, qui ont pour thème la décomposition, la putréfaction, la prolifération des germes, inscrivent le propos du côté de la gangrène et de la maladie, signifiant que les puissances impérialistes, comme la mousse sur l’arbre, ne puisent leurs forces qu’en éteignant la vie. Mais là encore l’impression se surajoute sans constituer un ajout probant. La jeune fille évoquée par les paroles du père revendique sa marginalité dans cet environnement qui n’a au fond pas voulu d’elle, même si elle a grandi là, et le feu qu’elle met en guise d’avertissement dans une boîte aux lettres, appelle à un effet de symétrie avec le feu subi dans le village de l’enfance, les feux dont elle a été menacée par la police, par les institutions, qui l’enregistrent comme coupable. Oui, les arguments sont réunis, prêts à convaincre, mais, peut-être parce qu’il ne s’agit encore que des toutes premières représentations, quelque chose manque, plus de retenue, moins de cris, moins de caricature quant à réduire le dépérissement culturel à quelques formules d’un rock commercial, quelque chose qui signifierait tout cela mais avec une intensité contenue.

 

Jusqu’au 9 juillet 2017,
Au Théâtre de Belleville.

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