Comme je suis un peu en avance, je m’installe dans la petite cour à l’entrée du théâtre (je suis venue seule). Un jeune homme salue d’un bonsoir les quelques personnes présentes, j’en déduis qu’il s’agit d’un comédien de la pièce. Il me demande si je suis bien installée sur ma chaise de jardin en plastique, oui oui tout va bien. Il s’éloigne. Puis revient vers moi et réitère, est-ce que vraiment je suis bien parce que je lui fais chaud comme ça, pile sous la lumière du projo. Il repart, revient encore, il aime bien mon collier, on dirait un peu la parure d’une dame d’ancien temps. Et puis, il a l’impression de me connaître, qu’on s’est déjà vus quelque part. Aucune idée d’où ça pourrait être. Il a l’air fébrile, hésitant, lance une phrase et fait sans cesse des aller-retours dans l’espace de la courette, il me demande s’il peut embrasser ma main et que j’ai vraiment une aura magnifique, que c’est étrange cette sensation de déjà se connaître mais que ça pourrait venir d’ailleurs, une autre vie ou nos ancêtres qui auraient copulé ensemble pourquoi pas, que je suis vraiment mignonne comme ça à ne pas savoir quoi lui répondre et c’est si beau quand je ris, qu’il a si chaud qu’il en mangerait ses baskets. Il parle fort, sans réserve, face aux spectateurs maintenant amassés dans la cour et c’est vraiment très gênant.

Aussi con que cela puisse paraître, je n’ai compris qu’il s’agissait de théâtre que lorsqu’il m’a annoncé que ça faisait maintenant deux ou trois semaines qu’on avait emménagé ensemble, qu’il aimait me voir là assise sur notre pauvre canapé Ikea. Déception de l’ego qui saisit soudain que la merveille incongrue du trouble précédent n’est que théâtre, honte un peu de s’être si facilement laissée prendre au jeu, mêlés au plaisir que ce qu’il dit encore s’adresse à moi, il parle à travers moi et me magnifie et je deviens marquise ou reine du bal, je suis splendide et cet amour qu’il me porte conduit le public vers la salle de réception, vers le théâtre. Nous entrons. Son monologue toujours fébrile s’intensifie, le débit mitraille des images belles et absurdes comme un rêve. Puis cet amour qu’il décrit comme une cathédrale, tout à coup, se délite. La première rencontre d’il y a un quart d’heure retombe comme un soufflé, notre histoire semble terminée. On pourra rester amis.

Toute la pièce sera dans cette même variation (après cette entrée en matière, l’intérêt retombera momentanément sur une scène plus convenue d’improvisation théâtrale. Ce sera pour mieux décoller par la suite et nous prendre au dépourvu). Fluctuation de l’intention des comédiens et de l’intensité des scènes ; flux et reflux des sentiments et du désir. Elle pourrait ne pas s’appeler Etude du Premier Amour, elle pourrait s’appeler Etude de l’Amour, tout court. Ou Etude des Couples et de leurs Possibles. Car ce qui suit est une mosaïque, scénettes disparates qui loin d’être exhaustives nous montrent des hypothèses d’êtres, de relations, de vécus. Certaines scènes sont jouées. D’autres, évoquées seulement, n’en sont pas moins intenses (comme cette première nuit décrite pas à pas et largement sensuelle). Le poulet dominical du jeune couple soudé, l’engueulade sans issue, le coup de foudre à un arrêt de bus, la jeune fille refoulée dans la boite de nuit, les déclarations d’amour maladroites mais si touchantes (« mais il y a d’autres choses que j’aime bien hein, j’aime bien… voir trois films au cinéma dans la même journée… »). Les récits à la première personne se chevauchent parfois pour mieux se recouper, dans un jeu constant entre fiction et réalité du plateau (les cinq comédiens s’appellent par leurs vrais prénoms). La parole est libre, fluctuante elle aussi.

Le plateau, nu à l’exception de quelques chaises, les costumes quasi inexistants, fringues de tous les jours, n’empêchent en rien l’identification aux personnages parce qu’ils sont proches de nous. Ce qui nous est donné à voir, ce sont les comédiens dans leur vécu entre eux, avant tout. La Compagnie du Dernier Étage s’est créée par et pour Etude du Premier Amour, et cette première création est généreuse dans ce qu’elle veut apporter au spectateur, dans le rapport qu’elle veut établir avec lui.
C’est drôle, certains néologismes notamment sont irrésistibles (connaissez-vous le rouple, le couple de roux ? Ou le nouple, couple ayant une utilisation abusive de la première personne du pluriel?), c’est très beau parfois et c’est triste aussi.
Finalement, ce qui semble disparate se sera émaillé autour d’un fil conducteur : l’usure du temps. De la rencontre première glorieuse cérémonie au bal final qui laisse un goût amer, nous aurons traversé les différents âges d’une relation. Les histoires d’amour finissent mal (en général).

© Pierre Nasti

© Pierre Nasti


Présenté au Théâtre de l’Albatros
Dans le cadre du Festival Off d’Avignon

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