Un homme surgit des ténèbres et s’offre aux regards, à corps perdu, à bout de souffle. À quelques mètres de lui, le public assiste, ravi dans tous les sens du terme, à cette fusion entre danse, théâtre et poésie, grâce à la chorégraphie de Marie-Claude Pietragalla et aux textes d’Aragon et de Shakespeare. Ce spectacle total fait alterner les épisodes de méditation et de rêverie poétiques en suspension et les moments paroxystiques, lorsque la parole devient cri et la danse, convulsion et trépidation du corps en transe, sur un fond musical varié, entre pièces classiques et rythmes contemporains, en particulier avec les notes de piano égrenées (musique de Yannael Quenel).

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Avec presque rien – une corde, une couronne, un chapeau, une canne – dans un décor minimaliste – un fauteuil à droite, trône d’un roi déchu et dérisoire ou d’un Christ dansant jusqu’à la dislocation – jouant sur l’ombre et la lumière dans un espace réduit à un halo ou reconstituant les barreaux d’une prison imaginaire, un être exprime les élans et les affres de la condition humaine en s’interrogeant sur la fonction du poète et la solitude de l’artiste. Ce n’est pas la danse qui illustre le texte poétique mais bien de la « poésie dansée » (Théâtrorama). Il s’agit d’ « inventer un théâtre organique » ou de « théâtraliser la danse » (Marie-Claude Pietragalla). Le danseur déclame, murmure, vocifère, immobile, debout, assis. Ou bien il danse en parlant, tombe, reste prostré puis se traîne, rampe en gesticulant, tel un pantin désarticulé ou un animal blessé.

L’émotion naît d’un sentiment d’absurdité dans une atmosphère désespérée qui rappelle l’univers de Beckett avec ce personnage en laisse, prisonnier du monde ou de lui-même, ce qui n’exclut pas le lyrisme dans ce parcours initiatique fulgurant. La sobriété permet d’atteindre une forme de poésie absolue et de sublime incantatoire dans la conjugaison du geste, du mouvement et de la parole, renforcée par les efforts du danseur en sueur, qui se dépouille peu à peu de ses vêtements très ordinaires, jusqu’à la vision presque dénudée du corps avec ses muscles tendus et ses tatouages. Entre les rares excès burlesques de l’être humain devenu créature de foire et la pureté tragique du corps et de l’âme souffrants, Julien Derouault joue avec l’attente des spectateurs qu’il fixe, interpelle et raille parfois, dans l’illusion d’un spectacle presque fini qui repart soudain de plus belle jusqu’au silence final inattendu. Après la violence du verbe et du geste subsistent le mystère et la grâce.

Auteur : Aragon, Shakespeare.

Mise en scène et chorégraphie de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault.

Musique de Yannael Quenel

Jusqu’au 31 décembre 2017
Au Studio Hébertot.

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