Il y a cinq ans de ça, je découvrais à Avignon une pièce au nom à rallonge, Où le temps s’arrête et sans chaussures. Ce titre me plaisait, pour sûr, dans sa bizarrerie poétique. Mais ce qui m’amenait là était surtout le sujet traité, à savoir le mythe de Peter Pan. Ce qui advint dépassa mes attentes. Bien plus qu’une simple adaptation, j’ai surtout rencontré un texte, une écriture et une diction qui me touchèrent, me marquèrent au point, tout du moins, que me reste flottante la mémoire du drôle de nom de cette compagnie : l’Éventuel Hérisson Bleu.
C’est accompagnée de ces souvenirs, vagues, mais avides, que je me suis rendue à ce nouveau rendez-vous, Et qu’on regarde l’heure il est toujours midi. Une fois encore, l’indication succincte : variation sur le mythe de Peter Pan. Une fois encore, l’auteure en est Milena Csergo, qui exprime par ce retour l’importance de son sujet, bien au-delà de la seule problématique d’une jeune adulte en devenir – le passage de l’enfance à l’âge du sérieux et des renonciations.
Et une fois encore, j’ai retrouvé cette émotion qui à l’époque trop vive m’avait logé une boule dans le fond de ma gorge, l’écriture limpide de simplicité et qui pourtant nous ouvre sur des constellations à donner le vertige. – Et la maison, elle est où la maison ? – Quelle maison ? – Bah tu sais, notre maison ? Avec papa, avec ma chambre, avec papa. Comment de si inoffensives paroles peuvent se creuser en nous ? Ce sont les voix des comédiens qui gravent pour nous les sillons. D’un rien, d’une hésitation dans l’élocution un peu trainante, d’un e de fin d’un mot qui persiste un peu plus qu’à son habitude et exacerbe pour nous la beauté de ces sons. Chacun, avec sa voix, sait nous faire entendre son lot de trésors enfouis, qu’il exhume pour notre seul privilège.

Cette écriture dont je parle, je l’ai retrouvée parfois telle quelle, inchangée en cinq ans, au détour de certaines phrases et sans croire m’en souvenir. Mais elles s’étaient accrochées, tenaces, sous la poussière du temps, ces quelques phrases banales. Je crois que je préférais avant. Je crois que je préférais sans moustache. Écouter Wendy qui nous parle de sa peur de la nuit devient alors un étonnant échos, à résonance subtile : c’était cette même Wendy et c’était ce même corps qui incarnaient déjà le personnage d’enfant annonçant ses angoisses. Réentendre aujourd’hui sa voix rauque chaude et grave c’est étirer le temps, le physique de l’époque et la voix inchangée c’est défier les âges, c’est déjà affirmer la présence d’une île, pays imaginaire où l’immobile est roi. C’est aussi malaxer la nature du théâtre qui est retour du même mais jamais identique. 2010 2015, il est toujours midi. Ou bien disons, minuit, cela sied mieux aux songes.

Puis insensiblement le nouveau se déploie, et les échos passés plus que de ressasser pointent du doigt l’inconnu. Si la justesse du souffle est demeurée la même, son intensité s’est aggravée d’un cran. Les personnages se sont diffractés jusqu’à une presqu’abstraction, de leurs rôles narratifs il ne reste plus qu’une énergie vrillante et ces tensions s’ébranlent, s’entrechoquent en cadence au son de la musique, violentes comme des enfants qui jouent.
La mère est pâle et folle, maladive dans son petit corps chétif elle erre dans sa maison, les yeux hagards et vagues se posant sur nulle part. Peter Pan maigrichon impressionne de raideur, figé dans un sourire comme dans une crispation, comme la proie vulnérable de tourments abyssaux. Et le père et Crochet, et les Enfants Perdus, perdus tous dans leurs limbes qui n’en conservent que traces, les réduisent en figures.
Et Wendy est la seule au milieu des fantômes, la seule qui semble humaine encore et pas encore fanée, Wendy aux joues rebondies de deux ronds de fard rose, Wendy dans sa robe jaune et ses beaux cheveux blonds, avec son innocence et sa lucidité. Elle est la plus robuste malgré ses peurs d’enfant, plus grande que sa mère folle, plus grande que tous les autres. Sa chair est bien plus dense que celle des orphelins qui tournent en rond dans l’Île. Elle est d’ailleurs la seule à conserver son rôle, les autres comédiens empruntant tour à tour tel ou tel personnages.

Ici Milena Csergo choisit d’hybrider Peter Pan à un autre récit, le roman Les Révoltés de Sándor Márai. L’auteur autrichien y dépeint une bande d’adolescents qui se construisent leurs êtres malgré la guerre qui gronde, à rebours des parents. La question adolescente enrichit le conte premier d’une complexité fascinante, où la fillette recherche un grand amour, où les enfants jouent au combat et au crime, et se regroupent en une meute d’animaux autistes avant de mimer un désir qui les possédera bientôt. Renforce sa gravité également, où le deuil de la part d’enfance se place en contexte de guerre, où l’inéluctable temps qui passe comprend aussi la disparition des parents. Mais l’hybridation offre au conte un possible, une ouverture potentielle sur un après Neverland, sur un monde où Wendy tortillée dans un drap blanc deviendrait mariée majestueuse.
Et toujours, l’humour demeure et nous fait rire à ses éclats violents, et jamais, l’enfance ne se départ de la puissance de la farce et de ses grimaces outrancières.

Questionner la bande, c’est questionner un rapport aux autres, qui soit conformation ou marginalisation, partage ou mise en retrait. Ici les déplacements sont frénétiques, dans le sillage de la musique sombre et cabaresque que deux complices discrets mènent du fond de la salle. Les corps se croisent, s’agrippent, se cognent et puis se jettent, se perdent comme une impossibilité à la rencontre, à la stabilité du relationnel, à l’être ensemble. Toujours, jeux de fuite, course-poursuites, désir et rejet. La solitude de ces corps qui ne savent se serrer est tranchée par le noir du plateau. La pénombre, constante, génère isolement et flottement onirique – onirisme de cauchemar.
Le plateau est pénombre, et le lieu est bateau. Du plafond de la salle des cordages s’épanchent et viennent bringuebaler au gré de l’agitation des corps. Alors le plateau tout entier devient navire qui tangue, la maison des parents au départ de Wendy s’anime aussi folle que ses habitants ivres, et le lustre fracassé qui n’allume presque plus se balance dangereux.
Le bateau, c’est le voyage. Le départ vers ailleurs, vers un autre soi-même. Le départ de Wendy qui reviendra grandie. C’est l’immobilité aussi, quand les deux pieds dessus on ne s’en bougera plus, réfugié en son ventre comme Crochet finissant. Le bateau c’est une île. C’est l’hétérotopie de Foucault parlant de ces lieux autres, de ces espaces flottants d’en dehors du commun. De ces civilisations sans bateaux [où] les rêves se tarissent. L’Éventuel Hérisson Bleu nous embarque sur un somptueux rafiot fait de haillons et d’or dont la manne de merveilles est loin d’être asséchée.

©Hashka

©Hashka

Présenté à Mains d’Oeuvres du 15 au 25 octobre 2015

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