Lynda-Nawel Tebbani 

« Il y a dans la musicalité du poème-chanté quelque chose qui tient de l’intouchable …»

 

Paru aux éditions Media Plus, L’éloge de la perte est un roman orchestré par le départ de l’être aimé. Un subtil mélange entre désir et déception. En effet, la narratrice cadence ses ressentis avec les rythmes chatoyants du maalouf. Ici, on assiste à une écriture teintée par l’amertume et la nostalgie. L’auteure ne cherche pas à ouvrir la boite de pandore. Elle transmet plutôt des frissons à travers la musicalité et la suggestivité de sa plume. Une chose est sûre, Lynda-Nawel Tebbani signe un roman des plus poétiques où elle met à nu la partie silencieuse de la douleur. C’est ce qu’elle nous livre à travers cet entretien. Une occasion en or pour décortiquer son premier né littéraire.

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Votre premier roman est un condensé de poésie et d’émotions fortes. C’est un espace où se confondent la musique andalouse, les chagrins d’amour et le désir. Comment avez-vous eu l’idée de fusionner plusieurs thèmes autour du Maalouf ?

 

Lynda-Nawel Tebbani : Mon roman raconte à la fois une histoire d’amour et l’amour du Maalouf. Les thèmes, que vous exposez, sont, en soi, les thèmes même que l’on retrouve dans les poèmes-chantés andalous : le chagrin, le désir, les émotions. Le Maalouf seul est le récit du chagrin et du désir. J’ai voulu travailler sur le sens des vers des poèmes-chantés, que l’on oublie souvent d’écouter et d’entendre. Pas seulement lorsqu’il est chanté, mais aussi quand il est lu. La poésie se chante, mais elle se lit aussi et surtout elle se vit….! Et j’ai voulu jouer de cette lecture du chant, comme pour montrer le silence de la douleur amoureuse de mes deux personnages.

Dans la tradition le choix des poèmes de la nouba n’est pas fortuit, il y a un fil conducteur entre les pièces donc il y a SENS…

 

Entre Zayna est son désiré, on assiste à une relation tumultueuse, animée par des déceptions. Cherchez-vous du ‘’spleen’’ à travers cette histoire d’amour impossible ?

L-N.T : Il s’agit moins de spleen que de lucidité. En effet, encore une fois, si l’on relit les poèmes-chantés andalous, ils évoquent tous la perte de l’aimé que l’on souhaite retrouver. Le spleen est trop baudelairien pour le récit. C’est moins de la mélancolie que de la nostalgie. La déception est l’évidence de cet impossible amour qui pourtant est présent et bien là. L’impossible entre Zayna et son désiré est dans la perte et la déception.

 

Zayna est marquée voire imprégnée par la ville de Constantine. S’agit-il d’un exutoire, d’un refuge pour ses déceptions ?

L-N.T : Effectivement, Zayna est obsédée par Constantine, imprégnée, envoutée et possédée, presque. L’exutoire appelle à la sauvegarde, au refuge, à la protection. Zayna, elle y sombre. Constantine serait plutôt un asile de ses peines et de ses douleurs.

 

L’éloge de la perte est ponctué par des passages de Maalouf. Quel est le rôle de la musicalité dans votre roman ?

L-N.T : L’écriture est, toujours, musicalité quand elle convoque la poésie. Mais mon roman accentue cela par le jeu musical, au sens propre. Il interprète la nouba du manque, celle-ci ne pouvait que faire appel aux chants et au Maalouf pour exposer cette nouba inventée par la relation entre les personnages. La ponctuation vient pour donner le souffle qui manque à ces deux-là qui n’arrivent plus à parler et qui ne peuvent alors que chanter, écouter et lire ces vers, voire des hémistiches, qui seuls expriment ce qu’ils ressentent. Il y a une fulgurance dans la poésie-chantée intraduisible qui permet de dire l’indicible du sentiment, par chacun des mots différents en arabe venant nommer chacune des émotions toujours changeantes, comme les rythmes et les modes même du Maalouf.

 

Vous avez dit et je vous cite : « Constantine est une ville majestueuse parce que blessée, elle a toujours été meurtrie par ses conquérants, ses guerriers, ses amants. » Comment la nostalgie des lieux et des personnes pourraient influer l’écriture d’un roman ?

L-N.T : Constantine, Alger et Paris. Les trois villes sont présentes mais chacune différemment. Le lieu est essentiel au roman. Il doit se passer quelque chose quelque part, même s’il ne se passe rien. Ce rien a lieu quelque part : que cela soit la mémoire d’une ville, le souvenir d’une autre ou la déambulation dans les rues de la dernière.

La nostalgie vient rappeler le retour à la douleur. Les personnages sont habités par la douleur et la ville qu’ils habitent devient cette douleur. En soi, le lieu n’est plus là où on se trouve mais celui que l’on voudrait retrouver.

 

Pourquoi avez-vous écrit des vers en arabe alors que le récit est raconté dans la langue française ?

L-N.T : Il était impossible d’écrire la traduction directement dans le roman, je l’ai indiquée en note de bas de pages. Je le disais, chaque vers ou hémistiche aura un sens différent avec un mot différent pour un sentiment précis et particulier. Traduire dans le roman aurait été trahir ce sens, et surtout la beauté du vers. Il y a dans la musicalité du poème-chanté quelque chose qui tient de l’intouchable. Et, je ne pouvais transcrire cela en l’écrivant en français. Il y a dans l’amour chanté en arabe de la poésie-chantée une fulgurance rythmique, je l’ai traduite pour que le lecteur puisse saisir le sens que je lui donne. En effet, mis à part la traduction de la qacida Men djat forgetek qui m’a été offerte par l’aide inestimable de Med Larbi Bouaddallah et Hichem Betatache, tous les autres vers et la dernière qacida sont issus de ma propre traduction selon le prisme de mon récit et surtout de mes personnages, de leur pensée et de leurs émotions.

 

Que célèbre L’éloge de la perte ?

L-N.T : Le pléonasme andalou par excellence, celui qui ne part jamais ne revient et ne nous reste alors qu’à chanter avec langueur les souvenirs de nos retrouvailles passées mais toujours attendues. Par ailleurs, les poèmes-chantés andalous ont une origine dans l’exil et la perte de Grenade. C’est les chants de fuite, de chute et de perte. L’exil absolu de la terre quittée que l’on ne peut retrouver que dans les rimes d’une chanson au mizane particulier.

 

                                                                                                       Propos recueillis par Fadhel Zakour

 

A propos de l'auteur

Fadhel Zakour

Diplômé en presse écrite, il travaille dans le domaine du livre. Amoureux des beaux arts et des belles lettres, il collabore avec le premier magazine littéraire en Algérie (L'ivrEscQ). En 2016, il a publié son premier recueil de poèmes "L'Empire des mots", chez Edilivre.

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