« Enseigner tue », ainsi, sans complément, le titre de la pièce demeure énigmatique, en effet, enseigner tue qui ? le sujet ou l’objet ? On est en droit de se le demander.

Enseigner peut tuer l’enseignant lui-même, mais peut tuer les enseignés. On ne sort pas toujours indemne d’années d’école ou de lycée, un thème que le comédien n’a apparemment pas souhaité aborder, partant du principe que la pédagogie ne voulait que notre bien.

Enseigner tue qui ? Justement, c’est ainsi que commence le spectacle sur un paper board qui servira de lieu d’explication, à ce stade et par la suite : il faut croire que le métier devient consubstantiel à l’individu, puisque même un professeur qui sort de ses fonctions, en devenant homme de théâtre, continue d’exercer vis-à-vis du public un principe didactique. Bertrand Lamour se tient d’ailleurs debout durant une heure et quart que dure son spectacle, il ne manque pas non plus d’interroger la salle devant un adjectif rare comme kinesthésique, de brandir avec humour non pas une badine mais un plumeau, de vérifier que tout a été bien compris. Et ce que l’on doit comprendre tient à ce qu’enseigner tue les enseignants.

Bertrand Lamour est professeur de technologie en collège, une discipline totalement méprisée, secondarisée, il doit survivre dans un environnement où personne ne croit dans sa mission, un paradoxe complet quand on sait qu’il n’y a pratiquement rien autour de nous qui ne soit un produit de la technologie. Il faut survivre à l’indifférence des élèves, à l’arrogance des parents, à la condescendance des collègues fiers de représenter les mathématiques, un lourd fardeau et qui explique probablement le choix d’une reconversion exemplaire sous la forme du one-man-show comique. La salle est dans l’ensemble acquise, d’une part, parce qu’elle est composée en grande majorité d’enseignants, venus probablement entendre quelqu’un qui partage les humiliations quotidiennes, d’autre part, parce qu’on est en décembre, dans la période dite des fêtes, et que la légèreté doit l’emporter. Si la question est des plus inquiétantes, un système éducatif qui n’éduque rien ni personne, un corps professoral atteint du plus profond désabusement, nul ne souhaite vraiment interroger les conséquences de cette dérive. L’idée est de trouver du réconfort à plaisanter de cette caricature d’un milieu devenu invivable.

Bien des passages manquent cependant d’originalité dans la critique, la crise de l’enseignement en France a déjà fait l’objet d’attention, au cinéma en particulier, où La journée de la jupe puis Entre les murs, ont relevé l’impossibilité présente du métier. Certes, l’indiscipline, l’indifférence, l’absence d’exigence caractérisent la situation, mais on le sait, et pour raviver l’intérêt d’un tel constat, il faut une grande dose de finesse, un texte léché, ce que le rythme parfois essoufflé ne traduit pas. Beaucoup de poncifs, des blagues graveleuses dont la misogynie avérée veut encore se faire passer pour de la bonne gauloiserie, non il faudra polir, poncer un peu plus l’ensemble pour qu’il soit convaincant. Le comédien conclut en offrant ses condoléances à ceux qui n’auraient pas apprécié sa performance. La proposition est désinvolte, elle renvoie implicitement à ce lieu commun qui prétend que des goûts et des couleurs on ne discute pas. Mais si, on en discute, tout ne se résume pas à plaire ou ne pas plaire, le numéro comique ne souffre aucune approximation, occuper seul la scène en condamnant la bêtise des collégiens, c’est bien connu le niveau baisse, n’implique pas de considérer les spectateurs comme d’anciens collégiens dont le niveau serait lui-même sur le déclin. Toutes les conditions étaient réunies pour une soirée divertissante, l’argot des adolescents, les statistiques françaises et leur palmarès des inégalités, les profils stéréotypés des élèves, et surtout l’immense solitude du prof, mais en dépit de ces atouts, il y a du vide, des interactions trop attendues, il faudrait savoir peut-être non plus exactement faire cours mais faire court !

Jusqu’au 31 décembre 2017.

Au Théâtre Les Feux de la Rampe.

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