L’idée d’attente, avec ce qu’elle suppose de morosité et d’ennui, a souvent été traduite dans les mises en scène de Beckett par un rythme étale, menant doucement vers une fin non conclusive. La proposition de Jean-Claude Sachot est tout autre, donnant moins l’impression de clochards revêtus d’une chape de plomb que de solitaires un peu fous ivres de leur propre chimère. D’ailleurs, les surnoms de Didi et Gogo, que s’octroient Vladimir et Estragon, s’entendent comme les marques d’une affection fondant une espèce de couple, dont les séparations entraînent, comme au début de l’acte 2, de véritables passions jalouses. Le lien indéfectible compte souvent plus que le Godot qui ne vient pas. Godot se perçoit comme une espèce d’horizon vers lequel tendre, il confère par son manque une matière au présent, que cette matière soit faite de paroles vides, de rêves ou de divagations. Les spectateurs assistent donc à une tragi-comédie qu’aucun terme, virevoltante, haletante, ne caractérise justement, et pourtant il y a de cela dans cette parade forte dont la cadence est soutenue plutôt qu’étirée.

vz-13664338-d2da-44aa-a5c4-9344dd80b056Décidément, qu’y a-t-il d’autre qu’un arbre sous lequel ne vivre pas heureux ? Il y a l’irruption intempestive d’un Pozzo massif, tyrannique et monumental, cependant affaibli par des tremblements, des troubles de l’équilibre qui contrecarrent sa volonté de puissance. Il y a la survenue d’un Knouk, esclave moribond, muet et soudain disert, s’emportant dans une tirade incompréhensible et logorrhéique. Il y a aussi le petit garçon, ici représenté par une marionnette de ventriloque, dont les membres de bois, la voix prêtée par l’illusionniste, signifient un peu plus profondément encore que le message de l’absent est vanité. Ces ponctuations sont à la fois bienvenues, car elles font passer le temps « plus vite », il passerait de toute manière, et mal venues, car elles interrompent le tête-à-tête privilégié des deux vagabonds, Philippe Catoire et Dominique Ratonnat. Leur duo constitue une réussite remarquable par l’alliance d’une finesse quelque peu britannique et d’une humanité inscrite dans cette mémoire défaillante, oublieuse d’hier pour qu’aujourd’hui soit permis. Guillaume Vant’Hoff, blême et squelettique, inquiète tellement par son état cataleptique qu’on est presque tenté d’aller le secourir, Jean-Jacques Nervest, par contraste, envahit l’espace et ses coups de fouet retentissent comme la traduction d’un monde de pouvoir auquel on ne peut que préférer l’existence erratique des oubliés. L’interprétation se vit pleinement, intensément, et l’on sort avec une seule hâte, se rendre bientôt à Fin de partie que cette même compagnie Toby or not propose au Théâtre Essaïon dès ce mois d’avril.

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Auteur : Samuel beckett

Mise en scène : Jean-Claude Sachot

Distribution : Philippe Catoire, Vincent Violette ou Guillaume Van’t Hoff, Jean-Jacques Nervest, Dominique Ratonnat.

 

Du 5 février au 10 avril 2018

Au Théâtre Essaion.

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