Dans cette ancienne boutique du XVe arrondissement devenue un étonnant petit théâtre, le spectateur remarque dans l’ombre un homme allongé (sur un sofa, un divan ou une méridienne), immobile et mystérieux. Lorsque commence la pièce, on a l’illusion d’assister à une consultation avec à droite de la scène un bureau, une lampe et des dossiers empilés. Nous allons découvrir un homme d’un autre siècle qui se retrouve dans notre univers. Tout est concentré dans l’espace, la durée, le nombre de personnages et pourtant le texte de Molière est fidèlement conservé et les fragments retenus et la recomposition lui confèrent une étrange actualité et une portée universelle. Dans cette chambre d’échos plongée dans la pénombre, avec parfois une étrange et froide lumière bleue, résonnent les voix du passé, celle de l’épouse trahie ou du père indigné, dans un décor sobre et dépouillé et avec un fond musical décalé.

fLa pièce très originale joue avec un mythe ancien et un personnage familier que Patrick Rouzaud a incarné plus d’une fois et qu’il se plaît à revisiter ici en accentuant sa dimension crépusculaire. En effet la chronique d’une mort annoncée met en relief un héros désenchanté, fatigué et en sursis. Rien ne pourra le sauver et Sganarelle ne pourra que constater l’endurcissement au péché de son maître qui le conduit sans surprise au châtiment. Le serviteur est ici méconnaissable, jeune, élégant, presque dandy avec sa barbe et sa moustache soignées, avec ses intonations distinguées (Aymeric Marvillet aurait pu jouer le rôle de Dom Juan jeune). Assis ou debout, il mène habilement le jeu en prenant des notes dans son calepin, l’air attentif et sérieux alors que le séducteur vieilli a perdu de sa superbe, rattrapé par son passé qui le hante.

wLes dialogues pourraient être aussi ceux d’un patient en consultation chez son psychanalyste (le titre de la pièce est-il un clin d’œil à la réécriture de Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique ?) ou d’un client chez son avocat. Ou encore l’interview d’une star par un journaliste sur ses amours anciennes et ses frasques lorsqu’il présente ses conquêtes en laissant tomber une à une les photos en noir et blanc (sauf la dernière) d’actrices célèbres incarnant l’éternel féminin, objet de tous les désirs. On n’est pas loin du huis-clos d’un confessionnal ou d’un tribunal quand Elvire ou le père (invisibles mais présents) prennent la parole et interpellent le coupable qui n’a pas l’air si contrit au début. Le dialogue prend progressivement une allure platonicienne au milieu des ombres d’une caverne qui fait surgir l’illusion tragique. Les questions de Sgnanarelle semblent piéger le maître et comme chez Molière, on sent que les rapports de force pourraient bien s’inverser. Cependant peu à peu la prise de conscience fait surgir l’angoisse de la mort et encore plus du temps qui passe et ce sont de vraies larmes qui jaillissent au milieu des cris de souffrance d’une âme tourmentée.

Avec notre héros déchu qui « a un cœur à aimer toute la terre » et qui « aime les petits commencements », le pari est gagné : il nous montre les failles de l’être humain et le mythe toujours recommencé garde tout son pouvoir de fascination.

Texte de Molière, adaptation Audrey Mas

Mise en scène Sonia Ouldammar

Avec Patrick Rouzaud et Aymeric Marvillet

Compagnie Icare de Naples

Du 18 mars au 20 mai 2018 (relâche le 6 et 13 mai), dimanche à 15h30

Au Théâtre La Croisée des Chemins (43 rue Mathurin Régnier 75015 Paris).

Métro : Volontaires ou Pasteur

Tél 01 42 19 93 63

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