Nous avons rencontré le comédien et réalisateur Alexandre Moisescot, visionné et revisionné son œuvre. Voici ce que nous avons pensé du film Sans déconner.

Nous avons découvert Sans déconner, le premier long-métrage d’Alexandre Moisescot, lors de sa première en 2015, au cinéma d’art et d’essai, Métro Art, Paris Bastille. Par la suite, en fin d’année 2016, le film a été présenté au Cinémabrut, le festival du cinéma auto-produit.

Le film d’Alexandre Moisescot brouille les limites du genre, entre merveilleux, fantastique et surréalisme. Comme dans les tragédies, les amants de Sans déconner éprouvent le rapport duel entre l’amour et la mort. Mais dans cette adaptation du mythe d’Orphée et du poème de Dante L’Enfer, ce n’est pas à la fin que les amants meurent. Suivant leurs traces, on explore une réalité post-mortem dans laquelle le désir amoureux ne succombe pas. Ce film est une célébration radicale de l’amour où les personnages évoluent entre des polarités extrêmes, aux frontières sensibles de la vie et de la mort.

 

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Etrange histoire d’amour, où la trivialité de la vie quotidienne est révélée – un baiser au dessus de la cuvette des toilettes après une dispute violente, aussi bien que le désir absolu de liberté – dans un fantasme, la mariée fuit avec des bikers en Harley Davidson – des clichés humoristiques, marquant l’irréductibilité du sentiment à un monde étriqué. Le récit est un songe et les fuites, baisers, larcins et accidents commis par les amoureux se suivent dans des scènes éclairs. La temporalité de la narration est déstructurée, comme si l’histoire était une image froissée et coupée dont le réalisateur a reconstitué le puzzle, pour en faire surgir l’envers, les déformations, les vides elliptiques, les soupirs, les ombres et les reflets de lumières. Le ciselage des séquences est toutefois très précis, chaque scène a son propre univers esthétique, composant un tableau surréaliste.

Subvertissant la morale des contes d’amour, le film d’Alexandre Moisescot fait sauter un verrou, parce qu’il montre comment le sentiment amoureux surgit en contrariant les interdits, malgré la souffrance, dérivant infiniment au-delà des contraintes qu’on lui attribue. Le film philtre nos désirs, interroge l’image, libère ses personnages du cadre de la caméra.

 

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La fable au réalisme dissonant et lyrique de Fellini, à l’humour absurde de Quentin Dupieux, conjugue la créativité du travail artisanal et la qualité de la technique.

C’est autour de sa compagnie, les Gérard Gérard, qu’a été engendrée l’œuvre d’Alexandre Moisescot. La troupe s’est servie de son théâtre personnel et de ses réseaux pour nourrir matériellement et financièrement le film. Finalement, la qualité esthétique de ce film auto-produit provient d’une rigueur de travail, celle des techniciens de l’école Louis Lumière notamment, et de la prise de risque par les acteurs et l’équipe de tournage.
Tournées en cinq sessions, sans storyboard, les séquences s’improvisent en fonction du paysage servant de décor, de la lumière et de l’inspiration – les effets surnaturels sont réalisés manuellement, qu’il s’agisse des intempéries ou des objets détournés de leur usage et placés de manière irrationnelle. Aussi, chaque scène a fait l’objet d’une économie de montages et de retouches. Chacune a été tournée en une prise…les acteurs ayant ainsi opéré une fusion entre le travail scénique théâtral et cinématographique.

Sans déconner n’est pas le genre de films classé grand-public, ni une de ces comédies aux ressorts humoristiques maintes fois éprouvés, ni un drame familial. Ces catégories de films servent la normalisation des critères de distribution cinématographique. Aussi, les distributeurs et producteurs soutiennent un film à condition de prévoir dans quelle catégorie il sera classé. Le résultat en est un schéma de distribution hermétique. D’un côté, les spectateurs s’identifient potentiellement à une classe capable d’apprécier tel type de cinéma, de l’autre, les créateurs se cantonnent à respecter des normes esthétiques, pour ne pas perturber le classement des genres.

Après avoir produit son film de manière artisanale, Alexandre Moisescot est contraint de privilégier l’autonomie et les réseaux théâtraux pour le diffuser. Ainsi cette œuvre est l’élément déclencheur d’un projet de diffusion hors des chaînes de distributions classiques. Le défi est de solliciter les réseaux de la compagnie Gérard Gérard pour s’appuyer sur les liens existant entre les salles de théâtre et les cinémas locaux. Cette initiative générera-t-elle une respiration parmi la surproduction cinématographique hebdomadaire, avec les mêmes acteurs connus, les mêmes réalisateurs, et un ennui qui se fait de plus en plus édifiant ? L’initiative doit permettre, non seulement une prime de visibilité des jeunes réalisateurs, mais aussi de démultiplier les territoires de création et de diffusion, à l’inverse d’une production nationale qui se veut homogène.

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