Un mal-être démocratique débordant d’humour …

Laurent Gutmann ne cesse de mettre à l’épreuve les textes du passé pour nous proposer de véritables moments de théâtre dont l’humour et la réflexion se rejoignent toujours. Dans son adaptation précédente, Le Prince de Machiavel, il nous avait plongé dans l’univers d’un stage de formation pour devenir futur prince. Face à deux formateurs, dont l’un est dépositaire de la parole de Machiavel, trois stagiaires sont mis à l’épreuve pour apprendre pratiquement comme prendre le pouvoir et comment le garder. Ces mises en situation remplacent les exemples de Machiavel et sa parole guide les stagiaires et, souvent, sanctionne leurs erreurs. Une forme d’éducation politique ludique sur le pouvoir, sur les opérations de domination, et surtout sur la force de l’action politique dont Machiavel s’exprime si bien :

Mon intention étant d’écrire des choses utiles à qui les écoutent, il m’a semblé plus pertinent de suivre la vérité effective des choses que l’idée que l’on s’en fait. Il y a si loin entre la manière dont on vit et la manière dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce que l’on fait pour ce que l’on devrait faire, apprend plutôt à se perdre qu’à se préserver .

hhhQuatre ans après, Gutmann s’attaque à l’adaptation libre et l’actualisation de De la démocratie de Alexis de Tocqueville, un texte théorique écrit au début du XIXe siècle qui semble d’autant plus d’actualité en ces temps de la montée dangereuse du populisme dans le monde. Dans une mise en scène qui allie théâtre et politique, pensée et ludisme, le dispositif scénographique nous rappelle une salle de répétition, adaptable à tous les projets artistiques, offrant aux acteurs la liberté nécessaire pour montrer leur manière de parler de la démocratie sur scène.

Cinq comédiens mettent en abyme, avec beaucoup d’humour et d’élégance, non seulement les principes de la démocratie théorisées par Tocqueville, cette absurdité indispensable pour pouvoir vivre ensemble, mais aussi la représentation théâtrale. Pour parler de la démocratie, de ce fait « providentiel », ils ont tous décidé de travailler et mettre en scène le texte de Tocqueville de la manière la plus démocratique possible. Mais comment représenter la démocratie sans tomber dans le piège de la théorisation qui pourrait ennuyer la plupart du public ou dans la banalisation qui pourrait fatiguer les esprits les plus clairvoyants ? Pour ce faire, les acteurs ne nous présentent pas une pièce bien structurée mais, un work in progres, une séance de répétition durant laquelle nous assistons à leur quête laborieuse d’une mise en scène des textes de Tocqueville, d’une possible création démocratiquement acceptée par tous. Est-elle possible ?

dddPour nous démontrer l’absurdité et l’utopie d’un tel projet artistique accepté par tous, les acteurs, d’origines et d’âges différents, commencent par proposer cinq versions possibles de la représentation de la démocratie, l’une plus différente de l’autre, correspondant à leur visions disparates du monde et du théâtre. Habib Dembélé, en habit et chapeau haut de forme, nous propose une version simplement «mimétique » représentant Tocqueville en train d’arpenter l’Amérique et d’enquêter sur la démocratie, Stephen Butel présente une proposition « intellectuelle et théorique » de la pensée de Tocqueville, tant incompréhensible qu’ennuyeuse, Jade Collinet exhibe un spectacle chorégraphique imitant l’énergie et les sourires des comédies musicales, pour passer ensuite à une non-représentation défendue par Reina Kakudate qui essaye de renverser la hiérarchie scène-salle par le dépli d’un paravent-miroir escamotable qui transforme le public en spect-acteurs. Enfin, la proposition participative et interactive de Raoul Schlechter qui invite un des spectateurs à monter sur scène pour partager en public sa vision de la démocratie.

Quelle proposition choisir pour représenter toutes les autres visions du théâtre et de la démocratie ? Avant qu’ils votent sur scène majoritairement pour la meilleure proposition théâtrale, respectant à la lettre les règles de la démocratie, nous sommes témoins de leurs débats sur les propositions, sur la conception du théâtre et sur la représentation scénique de la démocratie. Pour défendre son projet artistique, chaque acteur mène une vraie «compagne électorale» appuyée par les citations et les interprétations de Tocqueville, accompagnée de discussions enflammées. Une compagne qui ne débouche à rien puisque chaque acteur veut gagner et porter à bien son projet, sa conception du théâtre. Leur narcissisme et égoïsme entravent l’aboutissement d’une représentation collective du geste démocratique. Que choisir alors l’individualité artistique de chacun ou la tyrannie de la majorité ?

qqQue faire dans cette impasse ? Ils finissent par nommer un maître de cérémonie qui dispose d’un temps de règne limité à 25 minutes pour convaincre les autres sur sa manière de voir et organiser les propositions. Une mission difficile qui exige d’empêcher les esprits originaux de naître sous le prétexte de la volonté de la majorité, qui souligne encore une fois l’impossibilité d’un accord démocratique parmi tous les êtres, et notamment parmi les artistes. Puisque la démocratie que nous vivons, comme Tocqueville le dit, n’abolit pas les hiérarchies mais se nourrit d’elles, puisque la démocratie est indissociable du pouvoir et de la lutte pour avoir le pouvoir :

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. (Alexis de Tocqueville, Quatrième Partie : Chapitre VI)

Le maître de cérémonie, lassé par la tyrannie de la majorité et les discussions interminables sur la représentation la plus démocratique possible sur scène, s’oublie, efface son individualité, et cède, acceptant de représenter toutes les propositions l’une après l’autre. De leur côté, les acteurs aussi s’effacent, cachent leurs individualités et leurs différences derrière un masque neutre pour se sentir égaux parmi les égaux. Une manière ironique et drôle pour clore le calvaire de cette quête tant utopique que ridicule de la démocratie. Un spectacle qui nous laisse un goût doux-amer et qui nous incite à la réflexion sur le mal-être démocratique de notre époque.

Du 10 au 18 octobre 2018. Durée : 1h50

Au Théâtre 71 (3, place du 11 Novembre 92240 Malakoff).

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