Charles Berling met en scène le texte de Bernard Marie Koltès, et joue avec Mata Gabin. Son rôle de client fait face à celui du dealer, interprété ici par la jeune comédienne noire. Les deux protagonistes sont soumis à la mise à l’épreuve de l’altérité. Une altérité très puissante, mais aussi un rapport de domination. Le dealer porte dans sa chair le rôle de l’esclave dont la solitude et l’étrangeté au monde sont demeurées, les champs de coton ayant évolué en zone de commerce illicite. Le dealer de Koltès est aliéné aux chaînes du territoire auquel il est assigné. Tout mouvement de sa part vers l’extérieur est un geste désespéré de liberté. L’autre personnage, d’une altérité extrême par son habillement de citadin moderne, semble perdu dans cette zone. Il a pénétré dans un territoire où se joue la confrontation entre ces deux êtres opposés par la couleur de peau et le statut. Ici, la seule relation possible entre eux est conflictuelle.

De quel type de marchandise s’agit-il ? Drogue ou objets de contrebande, c’est une chose que le dealer ne peut révéler, par peur du refus du client. Cette chose intangible n’existe que dans la mesure où elle assouvit le désir du client. La dialectique du client et du dealer permet de questionner un rapport de dépendance et de pouvoir -entre le détenteur du produit et le détenteur d’argent, et le conflit que cela induit. Aussi, le mystère sur lequel repose l’identité des personnages accroît la tension entre eux. La superposition du discours commercial au discours de séduction amoureuse génère cette confusion des rôles. D’emblée, le dealer cherche à accueillir le désir du client, à le combler, mais le désamour du client pour le produit proposé conduit le dealer à déployer toute sa diplomatie, avant d’atteindre l’état limite, car face au rejet qui conduit à l’absence de reconnaissance de l’objet du désir soumis par le dealer, seul le désir de mort est réaliste.

Le projet de Charles Berling, a été initié avec Léonie Simaga, qui lui avait offert la possibilité de penser le rôle du dealer comme femme. Finalement, c’est Mata Gabin qui campe ce personnage. Ce personnage qui sort de l’ombre est très fluide, il peut se camoufler dans le décor, il évolue également dans une zone grise entre deux sexes. Mata Gabin a su donner un caractère très organique à ce personnage. Elle parle en s’accrochant physiquement aux mots, dans un élan perpétuellement désespéré de voir ses paroles atteindre son interlocuteur. Le personnage du client au costume élimé incarne la chute, il parle de son absence de désir et se raccroche à son statut passé par le mépris qu’il voue au dealer.

Dans l’espace très large de la scène de la Manufacture des œillets, les deux figures semblent rejetées par le béton. Tandis que l’un tente de fuir l’espace dangereux circonscrit par la scène, l’autre le poursuit, s’accroche, allant au devant des spectateurs, les menaçant même dans leur intégrité. Ceux-ci quitteront le théâtre contaminés de la tension provoquée par la suspension du dialogue. L’œuvre n’offre pas le soulagement du désir du spectateur. Comment continuer à jouer l’amateur qui s’émeut de la beauté du texte et de l’expression des acteurs ? C’est violent, et si le goût en est amer, c’est que ça marche.

 

Jusqu’au 22 octobre 2017,
Au Théâtre des quartiers d’Ivry.

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