Je suis morte dimanche dernier avec des inconnus. Assise dans une salle parisienne, le théâtre a pris feu. Une troupe monte Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand au Théâtre Lepic à Paris. Les acteurs se présentent et nous expliquent les enjeux de la nuit : nous allons y participer sans comprendre que nous avions rendez-vous avec le destin.

Cyrano Ostinato Fantaisies nous invite délicatement, par nos respirations, à sortir de notre zone de confort. Nous sommes conscients et sensibilisés grâce à la direction d’une voix qui orchestre dans le noir le rythme de nos souffles. Nous avons respiré ensemble pour accompagner les acteurs dans leurs exercices de relaxation. Nous assistons au processus de construction de la pièce par une explosion des mises en abîme entre la pièce de Cyrano et celle de Cyrano Ostinato Fantaisies.

Les répétitions aboutissent à un excès de réflexions poétiques. Nous sommes mis en scène pour nous laisser hypnotiser. Le théâtre est un purgatoire. Nous ne sommes pas dans une représentation tacite de Cyrano, car le public joue ce personnage mourant et mélancolique. C’est l’avant-première de nos propres morts et nous sommes agréablement piégés.

La Formule

Nous sommes des acteurs sans savoir que nous deviendrons des âmes en peine. Le théâtre a pris feu jusqu’à se transformer en salle d’attente de l’enfer. Une véritable construction de purgatoire. Les échos de la Divine Comédie parcourent le théâtre… La fumée et les bougies préparent la pérégrination du public. Devenus des âmes en peine, nous sommes des condamnés, a priori et au même titre que Cyrano. Nous sommes des poètes. Toutes les pièces sont habitées par nos âmes et l’on est tentés d’imaginer nos épitaphes.

Une scène dépouillée comportant très peu d’objets : quelques chaises, des bâtons en bois qui font office d’épées, des fruits secs, une cigarette jamais allumée ou un livre. Seule Roxane est habillée créant un décalage entre la pièce jouée et celle que l’on tente de représenter. C’est un excellent moyen de montrer les reliefs du processus.

Une femme-accordéon se déplace pour animer les scènes, elle est une absence et une présence à la fois. Comme une annonce ambulatoire, elle est une pythie chantant le destin de tous les êtres sur scène. Nous regardons cet être comme un effet d’annonce mortuaire. Don Juan parcourt aussi la pièce et les références poétiques se répètent comme des gouttes d’un ruisseau.

Le coup de théâtre

Les procédés de distanciation nous rapprochent de quelque chose d’intime et particulier ; jouée sur deux axes, Éros et Thanatos deviennent des personnages incarnés par le public grâce au choix immersif du metteur en scène Sebastien Bonnabel. L’amour au théâtre, l’amour du théâtre, notre mort et la leur sont traversées par les tirades que l’on ne sait plus à quel niveau attribuer.

Le rythme de la pièce est une courbe parfaite où l’on découvre l’inachevé de l’amour et de la mort. L’Éclatement des mises en abime pour transférer les tirades de la pièce de Cyrano dans la pièce, vie des personnages qui se montre dans son quotidien. Un déploiement d’énergie considérable de l’exercice crée une pièce exigeante. On peut sans aucune crainte parler d’expérience. Vous y consacrerez plus que du temps, c’est du matériel de vie.

L’acteur de Cyrano apprend qu’il est en phase terminale d’une maladie et il meurt majestueusement sous nos yeux menant la mort de CYRANO au paroxysme des morts cyraniennes représentées sur scène. C’est une mort singularisée, non pas parce qu’elle est à l’intérieure d’une autre pièce. Elle est tellement singulière grâce à l’enchainement des niveaux : le personnage, l’acteur et Eric Chantelauze meurent à différents moments de la pièce. Leur humanité est une mort en nous.

Une passeuse d’âmes

La scène est souvent habitée par une musique lugubre toujours prise en charge par la femme accordéon. Le chœur est le public et une partie des acteurs. Les registres se mêlent et l’on a l’impression de passer de la comédie à la tragédie. Les transitions où la troupe éclate pour s’installer autour du public créent des répondants, des échos, des chuchotements mettant à l’aise le public avec ses propres sons, l’invitant encore une fois à vivre au-lieu de regarder. Les chants en différentes langues cadencent les transitions des registres libérant des nouvelles tensions.

 

Une Mise en scène de Sébastien Bonnabel, assisté par Laura Mariani.
Avec : Pauline Cassan, Marie Combeau, Marine Dusehu, Marie Hennerez, Pascale Mompez,
Eric Chantelauze, Philippe De Monts, Stéphane Giletta et Emanuele Giorgi, Kevin Rouxel.
Costumes et accessoires par Julia Allègre

Du 10 mars au 28 avril 2019.

Au Théâtre Lepic

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