Troisième et dernière partie de notre entretien dédié aux Gérard Gérard et à leur spectacle SurMâle(s. Où Alexandre Moisescot et Julien Bleitrach parlent des divergences entre la salle et la rue, de la communion dans l’instant présent et d’un mystérieux projet de série théâtralisée.

[première partie de l’entretien]

[deuxième partie de l’entretien]

SurMâle(s, comme d’autres de vos créations, a été créé pour être joué aussi bien en salle qu’en rue, comme Pyrame et Thisbé par exemple était au départ un spectacle de rue qui ensuite a été présenté dans des théâtres. Comment travaillez-vous avec les spécificités de ces deux modes de représentation, qu’est-ce que cela implique dans la mise en scène ?

J : Je dirais déjà le niveau de jeu. Quand tu répètes ou que tu crées quelque chose en salle, tu n’as pas besoin de forcer la voix, tu n’as pas besoin de forcer les choses. Donc tu vas trouver certaines scènes qui vont fonctionner et être intéressantes parce qu’il y a un rapport direct entre les personnages sur le plateau et qu’elles sont juste parlées. Et tout d’un coup tu te dis, mais si jamais on la joue en rue ? Il faudrait qu’on force la voix. Et si on force la voix, qu’est-ce que ça donne ? Et là tu te rends compte que ça ne passerait pas. Si t’es au téléphone, il n’y a pas de raison que tu parles très très fort. Donc déjà c’est sur le niveau de jeu qu’on se pose la question. Là en créant SurMâle(s on s’est dit « cette scène-là elle est top comme elle est, mais là les gars on est en train de travailler dans une salle où on s’entend bien, en extérieur est-ce que ça marcherait ? ». Ou inversement, on est à l’extérieur et est-ce qu’en intérieur ce serait pas un peu trop bourrin, pour être joué en salle ? Donc ça c’est le niveau de jeu c’est la première chose.

A : Après il y a la dramaturgie, c’est pareil. Techniquement la dramaturgie de rue est obligatoirement beaucoup plus rythmée, beaucoup plus dense qu’une dramaturgie de salle. C’est-à-dire que là où une scène de salle peut durer cinq minutes, en rue ce n’est pas possible. Ça dure une minute, à une minute trente tu prends des risques.

J : En salle le focus va être beaucoup plus important. Donc c’est vrai que pendant cinq minutes tu pourrais faire une scène, les gens n’ont que la scène à voir. S’ils se tournent vers leur voisin, ils ne le voient pas il est dans le noir. En rue si tu te fais un tout petit peu chier, ou si tu as l’ouverture pour penser à autre chose tu vas le faire. Parce qu’il suffit que tu lèves les yeux tu vas voir les bâtiments autour de toi, tu regardes à droite ou à gauche et tu vas voir les spectateurs qui t’entourent, donc t’es obligé de proposer quelque chose qui ne laisse pas la place à ça, qui force à une attention.

A : Mais rue/salle au delà de ça c’est une philosophie. On est exactement dans un endroit qui n’est pas « politiquement correct » vis-à-vis des institutions – quand je dis institutions là ce n’est pas le ministère, c’est le milieu de la rue et le milieu de la salle c’est-à-dire les gens de théâtre, les gens de théâtre ne veulent pas qu’un spectacle soit prévu pour la salle et pour la rue, ils trouvent que c’est une absurdité sans nom parce que – à juste titre – un spectacle de rue est prévu pour la rue. Ça veut dire qu’il prend en compte l’espace public, c’est souvent in situ, ou alors il joue avec différents facteurs de la rue. De la même manière qu’en salle un spectacle de rue est souvent considéré comme un peu trop outrancier ou qu’il grossit un peu le trait etc. C’est pour ça que je dis que ce spectacle serait plutôt un spectacle de théâtre en rue. Et pas de rue. Parce que ça reste du fixe. Et ça reste finalement un spectacle très théâtral, très frontal, il n’y a pas d’adaptation comme on avait pu le faire avec Pyrame et Thisbé où on jouait avec les camions qui passent, les fenêtres, les arrivées en voiture et tout, ça reste un spectacle de théâtre assez classique finalement. Sauf qu’il a été conçu depuis sa base pour être assez rock’n’roll pour être joué en rue, les images sont dessinées pour la rue, le rythme taillé pour la rue, la place du micro dont on n’a pas forcément besoin en salle est très présente pour être entendus par plein de monde. Et en même temps en salle on ramène vraiment notre esprit rue. C’est-à-dire qu’on explose la salle, c’est un rythme qui est beaucoup plus frénétique qu’un rythme de spectacle de salle, une forme beaucoup plus rock’n’roll, qui joue aussi sur les codes du théâtre de rue, c’est-à-dire la participation du public ou la confiscation de la parole du public, avec cet espèce de quatrième mur qui n’existe jamais, à chaque fois on prend les gens à partie. Souvent on inclus les gens ou on s’adresse aux gens directement, ça c’est vraiment la rue. Et on est désolés si ça ne correspond pas au XXIème siècle, parce qu’aujourd’hui quand on fait un spectacle de rue il faut que ça corresponde au dossier, qu’on dise ben oui mais vous comprenez, nous on travaille avec des urbanistes, nous blablabla blablabla, et tout ça se justifie très bien hein, sauf que ce n’est pas ce qu’on fait. Et pareil en salle on va nous dire le contraire, on va nous dire oui mais nous c’est beaucoup trop rue pour nous, vous n’êtes pas assez des mecs de salle. Alors que ce n’est pas vrai, on vient de la salle en fait. Mais on les emmerde en fait, on est très bien dans ces deux eaux-là.
Par contre un truc qu’on ne trouvera jamais chez les Gérard Gérard c’est le côté Royal de Luxe ou Générik Vapeur à faire des énormes constructions, où le comédien est juste un élément parmi d’autres éléments qui sont de la construction, ça c’est pas nous, nous le comédien est vraiment au centre. Et pareil en salle ce confort avec un public d’abonnés, bourgeois, ou de scolaires, qui viennent applaudir les comédiens qui s’entendent déclamer, ça ne nous correspond pas non plus. Donc on est exactement dans cet endroit où personne ne nous veut, où personne ne veut que quiconque soit en fait, mais il se trouve qu’on est là. Et je pense que c’est très bien parce que ça veut dire qu’en salle c’est plus rock’n’roll, et qu’en rue c’est plus humain et plus axé sur les comédiens et sur leur rapport au le public. C’est plus fin aussi pour la rue, qui normalement est beaucoup plus bourrine, nous on joue quand même sur des codes de théâtre où ça demande un peu de complicité ou de dérision, d’intelligence active de la part du spectateur.

J : On n’est pas à la pointe d’un nouveau mouvement hein. Il y a quand même des spectacles qui font maintenant le grand écart entre la salle et la rue, et qui nous parlent. De très jolis spectacles que j’ai pu voir, qui jouent en rue et qui sont de vrais spectacles de salle à la base. Mais c’est vrai que malgré tout on nous demande toujours de rentrer dans une case. Même si de plus en plus il y a des spectacles qui font les deux.

A : Pour moi un des meilleurs exemples qui existent c’est la compagnie Tony Clifton Circus, qui font des spectacles de rue vraiment pour la rue mais qui font aussi des spectacles de salle, et qui parfois adaptent leurs formes de l’un à l’autre, qui créent des formes ambidextres quoi. Il y a Didier Super qui fait de la grosse comédie musicale de rue comme son petit théâtre pour enfants en salle.

J : Pyrame et Thisbé qu’on a pu jouer à Avignon c’est vrai que c’est ce qu’on a senti, t’avais des spectateurs qui sont revenus et qui ont vu le spectacle deux voire trois fois, parce que tout d’un coup le vent de liberté qu’on amenait, l’énergie rue qu’on amenait en salle leur faisait du bien, dans le cadre très avignonnesque d’intérieur.

A : Par contre, je pense à un spectacle comme Batman et Robespierre, c’est clairement du spectacle de salle, il n’y a rien de rue là-dedans. Sauf qu’ils le jouent à Aurillac dans une cour. Mais en fait les mecs auraient besoin d’avoir des coulisses, etc. Et là c’est vraiment comme si on jouait du Feydeau en rue, qu’on le montre comme ça et c’est tout. Nous c’est pas du tout ça. Nous la dramaturgie, l’imagerie, l’esthétique, la forme, et presque même le fond des fois, viennent de la rue. Et donc c’est beaucoup plus adapté à l’espace et beaucoup plus pensé pour la rue que simplement « on joue dehors ».

Vous parliez de la participation du spectateur, et que justement la représentation de rue amène plus de participation active de la part du public. Quel est le rapport au spectateur que vous voulez entretenir, est-ce que vous aimeriez que les gens s’investissent plus en allant au théâtre que ce qui est actuellement admis, est-ce que vous pensez que la chose soit possible ?

A : Moi ce que j’aime au théâtre c’est quand on est dans le présent à fond. Pour moi c’est là qu’est l’essence de notre art, c’est le présent et c’est : le temps, le temps présent, et les gens qui sont en face, tout le monde qui est là. Les techniciens, les comédiens, le public. Si on arrive à un moment donné à tous se prendre en compte, on peut arriver à une espèce de sentiment que je n’ai jamais éprouvé ailleurs qu’au théâtre, qui est une espèce de sentiment de communion, où on ne se connait pas, et tout le monde est heureux d’être là ensemble. Et ça c’est presque sacré comme émotion.

J : Personnellement quand je vais au théâtre, ou quand je vais voir un concert, je suis parfois content juste d’être spectateur. Je suis fatigué de ma journée, et je viens pour que quelqu’un me fasse un cadeau. Un groupe de musique, je viens pour qu’ils me donnent une énergie, ils me donnent un truc, je suis content qu’on ne me fasse pas monter sur scène et qu’on ne m’en demande pas trop. Donc non, je pense qu’on n’a pas forcément envie de plus aujourd’hui de la part des spectateurs. Au contraire parfois on demande des choses aux spectateurs et je suis touché et impressionné de ce qu’ils donnent. Alors, on essaye de bien les choisir, avec toute l’expérience qu’on a eue maintenant on commence juste par le regard, par l’ouverture de la personne à voir que lui ça va être chouette si on le fait monter sur scène et qu’il va rentrer dans le jeu. Et même si on les choisit malgré tout je suis impressionné de voir comment parfois les gens rentrent dans notre délire alors qu’au départ c’est des spectateurs et qu’ils venaient pour se faire plaisir et pas pour être actifs, ou en tout cas pas pour être actifs dans ce sens-là du terme. Non, personnellement je trouve qu’il ne faut pas en demander trop non plus.

Mais on sent quand même que vous les encouragez à s’inclure dans ce qui est en train de se passer, dans le jeu d’une certaine manière.

J : Ouais ! Carrément, mais on veut respecter leurs positions et leurs choix, c’est-à-dire que s’ils n’en ont pas envie, s’ils ont envie de ne pas s’inclure à 100% mais juste d’une certaine façon on essaie de le respecter. Je pense qu’on essaie de laisser la porte ouverte et de leur dire si vous voulez rentrer et qu’on joue ensemble faisons-le, si vous voulez juste regarder le spectacle et partager mais d’une autre manière, faisons-le aussi.
Dans le film Man on the Moon, il y a ce spectacle où Andy Kaufman offre des verres de lait et des cookies aux spectateurs. Il y a des bus qui les attendent et les emmènent dans une sorte de cantine un peu rêvée d’école primaire, avec un verre de lait et un biscuit positionné à chaque place à table. Et juste le bonheur qu’on leur offre un verre de lait et un biscuit, pour moi c’est la position du spectateur telle qu’on la voudrait. C’est-à-dire un cadeau pour eux, ils sont actifs sans l’être, on ne les fait pas monter sur scène malgré eux, on les fait participer à quelque chose.

A : Ce que je disais sur le rapport aux spectateurs et aux codes du théâtre, ce qui serait génial, là ça fait deux fois qu’on commence en costard super classe, tout est clean, les gens ont l’impression qu’ils vont voir du théâtre à papa, on est chacun à sa place, le spectateur nous regarde et nous on joue entre nous en costard. Et à la fin du spectacle tout est par terre, la scène est dégueulasse il y a des confettis dans tous les sens, on a fait monter les spectateurs sur scène et à la fin plus personne ne joue et tout le monde a envie de se rencontrer, il n’y a plus d’acteurs il n’y a plus de techniciens il n’y a plus de public, tout le monde a joué avec tout le monde, et c’est pour ça que je parle de communion. Il y a une compagnie qui fait ça c’est le Footsbarn Theatre, avec eux il n’y a jamais de salut. C’est-à-dire que leur spectacle se joue, et se joue et se joue et à un moment donné la fin c’est toujours un bar, les gens viennent consommer au bar et le spectacle se confond avec l’après-spectacle où là pareil tout le monde discute tout le monde est ensemble. C’est le contraire du théâtre privé où dès que le comédien entre il est applaudi et la queue dans les loges et conneries. Parce que le théâtre est aussi un moyen de faire un lien social. Ça n’est pas que ça, bien sûr que c’est un moyen de rêver et de plein de choses, mais c’est aussi ça. Et nous c’est ce qu’on veut. De tout foutre par terre et qu’on se retrouve comme des cons, et même limite mon rêve ce serait qu’on arrive sur scène, qu’on s’assoit et on regarde les gens. Et on leur dit ben nous on est venus voir un spectacle, allez-y quoi.

C’est un peu ce que vous faites déjà dans SurMâle(s quand au début de la pièce vous commencez dans « bon maintenant que c’est fini on va passer aux questions, allez-y on vous écoute ».

A : Oui, c’est pour ça que je dis qu’on joue vraiment avec les codes du théâtre parce que c’est tellement codé, c’est tellement un rite et c’est ça qui est beau, c’est tellement un rite c’est quand même fou, des gens qui viennent voir d’autres gens jouer [désigne son fils] lui jouer, ça lui parle, c’est la même chose, des gens qui viennent voir d’autres gens jouer qui pensent leur manière de jouer pour qu’ils soient vus mais au final ce n’est que du jeu enfin c’est très bizarre, c’est presque ecclésiastique, c’est presque religieux. C’est pour ça que je dis communion, c’est exprès que je dis ça. Jean Vilar le disait, les mecs de Chaillot tout ça. Et donc un autre mec de Chaillot qui je pense est très important pour la compagnie c’est Jérôme Savary, parce que lui aussi a fait un théâtre extrêmement basé sur le présent, très festif comme nous – bon après à la fin de sa vie ça devenait de grosses machines donc c’était moins le cas – mais il avait vraiment ce côté saltimbanque, à ne jamais se prendre au sérieux, à jouer de la fête, à utiliser tous les codes du théâtre du clown, en détruisant tout. Et on vient de là. Et les spectateurs d’un certain âge qui nous ont vus nous ont dit putain c’est vraiment du Savary ce que vous faites. Et nous on ne l’a pas vu le Savary des années du Magic Circus, le Savary des années 70 on ne le connait pas. Mais il y a ça.

Vous avez de nouvelles créations en cours dans la compagnie, quels sont les projets à venir ?

A : Il y a un truc qu’on va faire dans la région de Carcassonne, dans la ville d’Alzonne, on a répondu à cet appel à projet et en fait c’est beaucoup de travail pour une seule date. On leur fait vraiment une visite théâtralisée de leur ville – et c’est une ville très inspirante en plus parce qu’il y a eu des mystiques qui ont vu des apparitions de la Vierge, il y a vraiment des trucs très troublants qui se sont passés là-bas – et donc il y a une bonne partie de la compagnie qui travaille sur cette représentation unique, qui sera justement comme une fête et qui se finira d’ailleurs comme une fête. Et là c’est vraiment rue, c’est vraiment déambulation. C’est Claire Schumm qui gère le projet, elle interviewe les gens d’Alzonne, elle rencontre tout le monde là-bas et on écrit ça pour eux, « one-shot ».
Après il y a peut-être un projet-surprise pour Aurillac, qui va sortir, on ne peut pas en dire davantage mais ce sera certainement une expérience, plutôt conceptuelle, pas un spectacle qui est voué à se vendre.
Il y a Tempête qui est toujours un autre projet en cours, notre gros spectacle qui parle de la crise et de la main mise des financiers sur la société.
Il y a Sans Déconner [long métrage réalise par Alexandre] pour lequel on cherche un distributeur, et qui va être projeté dans différents endroits dans ce but-là.
On est sur un nouveau film aussi là mais un court-métrage, qui sera joué avec Faustine Tournan, et Jacques Livchine et Hervée de Lafond, qui sont les directeurs du Théâtre de l’Unité.

J : On a un projet qui rassemble toute la compagnie et qui est un projet de série théâtralisée. Ce serait un rendez-vous qui reviendrait de manière régulière mais pas fréquente – peut-être tous les deux, trois mois, ou tous les mois – et qui serait une même histoire qui se déroulerait en différents épisodes. Donc une vraie série théâtralisée.

A : Là c’est dirigé par Nicolas Beduneau – qui est l’acteur de Sans Déconner – et c’est une série assez futuriste, dans un monde futur où en est la société. Ça aura lieu dans notre théâtre à Rivesaltes, et pour les acteurs qui ne seront pas là on a trouvé un truc c’est la vidéo-projection. Donc à la fois il y aura du théâtre, il y aura de la danse, et il y aura les vidéo-projections des acteurs en direct sur Skype. Il y a Julien par exemple qui joue le Président de cette société futuriste. Ça, ça nous permet de travailler l’écriture et aussi de pouvoir faire des one-shot, de pouvoir faire des tentatives des expériences en se disant que ce n’est pas un truc qu’on va vendre, c’est un truc parce que là-bas on est très connus, il y a des gens qui nous suivent, on a un lieu, donc on y fait des soirées régulièrement. Mais c’est pour l’art de le faire.

Et ce ne serait pas enregistré, on ne pourrait pas le revoir par la suite ?

J : Si je pense qu’on l’enregistrerait mais pas pour le montrer. Mais d’après moi avec ce genre de projet, on garde toujours en tête que possiblement on pourrait le réutiliser ou en faire quelque chose. Donc il sera sûrement enregistré en tant qu’étape de travail, pour voir.

A : Après c’est toujours écrit, c’est-à-dire que les vidéos sont là, et le texte des acteurs est super écrit, Nicolas est vachement précis là-dessus.

©Pamela Maddaleno

©Pamela Maddaleno

Immense remerciement à Julien et Alexandre pour avoir donné de leur temps et de leur verve à La Galerie du Spectacle!

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