Comédiens, une suspension du souffle théâtrale au Théâtre de la Huchette.

Le contrat

En réservant un vaudeville moderne, nous signons un contrat. Nous décidons de croire que nous assistons vraisemblablement à une comédie-musicale mais nous assistons à Comédiens au Théâtre De La Huchette à Paris.

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Les bijoux de Comédiens

Pierre et Coco sont en couple et préparent la scène pour les répétitions avec Guy, ancien ami de Coco au conservatoire. C’est la première d’une pièce lyonnaise dans un théâtre nouveaux parisien. Les trois comédiens répètent un vaudeville où le triangle traditionnel amoureux du mari trompé, l’amant dans le placard et la femme adultère est accompagné par des rebondissements grivois et par l’entrecoupe des chansons. Pierre joue le mari fébrile et amoureux et Guy assure l’amant. Progressivement, une complicité entre les anciens amis s’installe et sont évoqués les souvenirs des amis du conservatoire et ses nouvelles, les
amourettes.
La manière la plus effective de cacher un objet est de le montrer, dit-on… Comédiens cache dans son titre ses véritables bijoux. La pièce parle de l’expérience d’actuation des comédiens. En premier lieu Comédiens est un des plus beaux exemples de contamination : la situation de Gascon contamine le personnage de Pierre. Le comédien est prisonnier de son rôle comme Pierre l’est de sa jalousie car il est convaincu que sa femme le trompe. La santé mentale de Pierre ruisselle jusqu’à l’épuisement. Motivé par la jalousie et fou de colère, Pierre est une bombe accélérée par l’ivresse.

Les tensions et les contraintes de l’amour

L’intrigue de la pièce prend forme par accumulation des délicates touches de jalousie. Les contraintes de la vie amoureuse, des acteurs sont dévoilées, et on est sensibilisé aux sacrifices des rêves professionnels et aux difficultés du métier. Pierre et Coco sont les acteurs parisiens ayant choisi de donner une chance à leurs histoires d’amour avec la promesse d’un compromis entre travail et amour. La somme des gestes désobligeants et colériques de Pierre décrivent les contraintes de l’amour entre acteurs. Mais si la pièce évoque cet amour devenu impossible, Comédiens se prête aussi comme exposé esthétique du théâtre, il expose les clichés des acteurs, menant Coco à se préparer à auditionner pour Othello montée à Paris par un de ses anciens compagnons, motivant la suspicion et la folie de Pierre.

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Les procédés, l’enchâssement Parfait

Une explosion des mises en abîme compose un enchâssement parfait : le récit des comédiens à Paris (la pièce-mère) s’insère dans la comédie-musical lyonnaise. Puis, le récit de la jalousie du mari de la pièce lyonnaise vient s’inclure dans le récit de l’opéra italien (Pagliacci) comme un écho. Le prétendu triangle amoureux inspiré de l’opéra Pagliacci de Leoncavallo et répété comme ce simple vaudeville musical lyonnais qui devient une mise en scène éminemment parisienne.

Dans ce récit, à Paris, l’espace produit de nombreuses modifications de la mise en scène de la pièce lyonnaise. L’espace est une contrainte des petits théâtres parisiens, ces effets vont renforcer le compromis entre espace, adaptation et mise en scène, ou encore, les diverses transitions d’une scène de théâtre dans une autre scène du théâtre de la Huchette en 1948 et de l’actuel théâtre nous font flotter. Le rythme dramatique reste fidèle aux différents enchâssements alors que le rythme de la parole va s’accélérer pour préparer le passage de comédie à tragédie, toute la pièce semble pensée comme une partition. Elle est un échantillon de la reconnaissable symbiose entre musique et théâtre.

mmL’ascèse de l’illusion théâtrale

Le contrat initial entre le public et les trois comédiens est rompu lorsque les superpositions des tirades et des rythmes s’installent. Les répétitions déclenchent une ascèse aussi des objets scéniques, les scènes qui devraient comporter le placard pour cacher l’amant ou le décor d’un salon bourgeois changent car ces objets sont absents. Les metteurs en scène adaptent, les comédiens s’adaptent…
La perte devient un marqueur de la pièce, elle est un manque, d’abord parce qu’elle s’adapte et perd de l’espace, puis parce que se voulant originale, elle refuse d’être une copie, perdant ainsi une partie du crédit moral attribué aux grandes pièces comme Othello de Shakespeare que Coco rêve de jouer. Le Vaudeville initial censé ne comporter aucune intention psychologique est dépassé par l’édifice. Concernant l’opéra de Pagliacci, la perte réside dans l’absence de motif de meurtre sur scène. Guy, l’ami de Coco n’est vraisemblablement pas l’amant mais un autre ancien collègue seulement évoqué.

Le corps de(s) Comédiens

Le rythme des mouvements des comédiens rentre dans la longue liste des accords musicaux de Comédiens. Ils répondent certes au rythme évoqué dans l’enchâssement des mises en abime mais il faut bien s’attarder sur leur fonction, car ils servent à mettre en scène un hommage au corps sportif et vigoureux du comédien. La force de ces corps est exhibée, ils sont des comédiens complets, ils sont des voix qui peuvent mettre en scène technique et mélodie accompagnés d’un physique sportif. C’est par la force de la vitalité que le comédien est loué ; la pièce est un hommage aux corps des comédiens et à ses possibilités. Ces corps qui se plient majestueusement aux contraintes des personnages mettent la comédie en dérision au profit de l’écriture dramatique.

llL’aveu

J’ai quitté le théâtre et j’ai réalisé que j’avais éprouvé autant de plaisir que de fascination. J’ai compris avec chaque pas que le défi était de réussir à expliciter, par le biais de cette critique, l’étonnement qui m’avait laissée interdite pour plus d’une heure avant d’être capable de produire une seule de ces lignes.
On est même tenté de récrire le titre et de proposer de rajouter trois petits points. C’est trois petits points pourraient signifier dans l’imaginaire du public tout ce qui échappe de l’univers des comédiens de la scène parisienne.

Le travail d’écriture dramatique de Samuel Sené et d’Eric Chantelauze est une réussite de la génialité.

Concept et mise en scène : Samuel SENÉ
Livret et paroles des chansons : Eric CHANTELAUZE
Musique : Raphaël BANCOU
Décor : Isabelle Huchet
Costumes : Julia Allègre
Lumières : Laurent Béal
Chorégraphie : Amélie Foubert
Assistante à la mise en scène : Elisa Ollier
Régie : Yves Thuillier

AVEC :

Marion PRÉÏTÉ (Coco)

Fabian RICHARD (Pierre)

Cyril ROMOLI (Guy)

Du 29 janvier au 6 avril 2019. (Du mardi au samedi à 21h).

Au Théâtre la Huchette.

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